Darras tome 26 p. 151
67. La cérémonie eut lieu pendant la nuit, dans une église solitaire, en présence de Fulbert accompagné d’un petit nombre de parents et d’amis. Ils ne se crurent pas astreints à garder le silence. L’héroïne avait beau nier et se parjurer, il n’était bruit que de son mariage. Pour la soustraire à sa fausse position, Abailard consentit à se séparer d’elle ; il l’enferma dans le couvent d’Argenteuil, où elle avait passé les heureuses années de son enfance et reçu sa première éducation. D’après la volonté de son seigneur et maître, elle revêtit l’habit religieux, moins le voile, symbole reconnu d’une irrévocable profession. Malgré cette réserve, si même il en fut instruit, son oncle se regarda comme joué; la réparation devenait illusoire, et son déshonneur lui parut aggravé par la dérision : sa vengeance fut atroce. Abailard avouait dans la suite l’avoir méritée. Mutilé, couvert de honte, il courut s’ensevelir dans le monastère de Saint-Denis. Par son ordre et bien volontiers, Héloïse prenait en même temps le voile, disant au siècle un éternel adieu, se consacrant pour toujours à l’état monastique, mais avec quelles idées et dans quels sentiments? Ce n’est pas une prière, une sainte invocation, moins encore un pieux repentir, qui s’exhale de ses lèvres, quand elle marche à l’autel, c’est une réminiscence poétique et païenne ; elle scande les vers que Lucain met dans la bouche de Cornélie déplorant la catastrophe de Pompée1. La charité chrétienne avait pu seule ouvrir un asile discret et sûr à celui que les consolations humiliaient plus que les sarcasmes. S’il y trouva la paix, il ne la laissa pas longtemps aux autres. Arrivé là dans de telles conditions, après de si lamentables aventures, Abailard ne devait aspirer, ce semble, qu’au bonheur de se faire oublier. Il fit
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1 0 maxime conjux!
0 thalamis meis! hoc jutïs habebat In tantum fortuna caput'7 cm- impia nupsi Si miserum factura fui? mme accipe pernas Sed mias sponte luam.
Lucan. Pharsal. vm, 94.
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tout le contraire : se posant en réformateur, il poursuivait de ses amères critiques cette maison qui venait de le recueillir comme un misérable naufragé. Pas un moine qui ne fut en butte à ses observations, et le supérieur était le moins épargné. S’il faut l’en croire, il ne restait alors à Saint-Denis aucun vestige de discipline, aucune notion de moralité. Cet homme est demeuré le même ; le malheur ne l’a point corrigé : pas une renommée qu’il n’immole à la sienne. « Notre abbaye, dit-il, était toute plongée dans la vie la plus mondaine et dans les désordres les plus honteux. L’abbé se distinguait de ses frères, moins par l’éclat de sa position que par la notoire infamie de sa conduite. » C’était Adam, le prédécesseur et le maître de l’immortel Suger, qui portait encore alors la mitre abbatiale ; nous le connaissons par d’autres monuments et surtout par ses actes : la calomnie retombe donc sur son auteur. Elle est également odieuse, malgré quelques abus, en ce qui regarde les moines. « Je ne cessais de leur reprocher avec une extrême véhémence, soit en public soit en particulier, leur intolérable dépravation ; et par là je leur devins horriblement à charge, tous me détestaient1. » On le comprend sans peine; et ces religieux qu’il nous présente sous des traits si repoussants, dont il a fatigué la patience et récompensé la courageuse hospitalité par une si noire ingratitude, ont encore pour lui d’incroyables ménagements. Forcés de l’éconduire, ils saisissent une occasion qui doit tourner à son honneur et flatter son amour-propre. Leur détermination est motivée par les instances des clercs qui sollicitent de nouveau ses leçons. Cette grande lumière ne peut pas rester plus longtemps sous le boisseau. Qu’elle se hâte de rayonner encore ; tout retard serait un larcin, dont ils ne veulent en aucune façon être les complices. A la vérité, leur auguste et paisible demeure, la royale
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1. I n’y avait pas si longtemps que saint Odilon était venu dans ce monastère rétablir dans toute leur vigueur l’ordre et la discipline. Le grand Abbé de Cluny, que Fulbert évêque de Chartres se plaisait à ncnnmer l’Archange, avait même prolongé son séjour à St-Denis, pour y mieux asseoir la réforme. Cela datait du règne de Robert-le-Pieux, qui s’intéressa vivement à cette œuvre, dont il jugeait le succès non moins favorable à la monarchie qu’à la religion.
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Abbaye, ne saurait devenir le bruyant gymnase, le rendez-vous des innombrables écoliers qui vont se presser autour du maître ; mais le seigneur Abbé, dans sa prévoyante sagesse, a trouvé le moyen de tout concilier, en lui cédant une maison appartenant à l’Ordre, admirablement située pour sauvegarder les mœurs et favoriser les études. L’Abbé de Saint-Denis faisait mieux que Platon, qui chassait les poètes de sa république en les couronnant de fleurs ; lui n’expu-lsait pas Abailard de la sienne, il l’exilait à l’intérieur.
68. Les bons moines recommandèrent au turbulent péripatéticien « de n’être plus tant désormais le philosophe du monde que le vrai philosophe de Dieu1. » C’est dans une campagne solitaire de la Prie, assez loin de Melun, où son orageuse carrière avait commencé, qu’il dût établir sa nouvelle école. Malgré cet exil à peine déguisé, les élèves accoururent en grand nombre. Ils furent si nombreux que « les constructions ne suffisaient plus à les loger, comme il le dit lui-même, ni la terre à les nourrir. La divine science, ainsi que le réclamait ma profession religieuse, devint l’objet capital de mon enseignement ; mais je ne répudiai pas tout-à-fait les sciences humaines, qui répondaient mieux aux exigences des auditeurs et m’étaient plus familières. J’en fis une sorte d’appât et d’hameçon, pour attirer mes disciples à la véritable philosophie, comme l’histoire le rapporte d’Origène, le premier des philosophes croyants2. » Noble et salutaire pensée, malheureusement supérieure à l’esprit d’Abailard, ou contraire à ses vieilles tendances. Pour la réaliser il lui manquait une chose, l’humble soumission des génies chrétiens. Au lieu d’élever les connaissances rationnelles aux sublimes régions de la foi, c’est la foi qu’il ru-
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1 « Nec tam niundi quam dei vere philosophas fierern. » Ibid.
2 Voilà ce que raconte Abailard ; Histor. Calamit. vm, Paù: lat. t. cuirai,
col. 138, 139. Voici ce que chante Henri Martin, car sa prose affecte le ton de
l'épopée : « Plus de tournois dialectiques, plus d'ontologie, dans le camp de
la science, plus de commentaires ingénieux des obscures visions des prophètes; c'est la thédicée chrétienne, ce sont les mystères de la foi que le maître
aborde ouvertement. » Hist. de France, t. III, p. 318. La contradiction ne saurait être plus formelle.
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baisse au niveau de la raison, qu'il subordonne même à ses lumières. Loin d’imprimer un mouvement ascensionnel, il détermine une décadence. Il n’est rien dans la révélation qu’il ne prétende expliquer; et dès lors il n’admet aucun mystère. La religion n’en aurait pas, quand la nature nous en oppose à chaque instant de si profonds et de si redoutables! Saint Anselme avait dit : « Je crois pour comprendre ; » Credo ut intelligam. Abailard renverse la proposition : « Je veux comprendre afin de croire ; » volo intelligere ut credam. Sans entrer dans le fonds de la question, sans discuter la célèbre antithèse, ce qui n’est pas le rôle de l’historien, ni sa tâche, observons en passant que cette dernière prétention est le renversement de la théologie et la destruction de la philosophie elle-même. L’induction repose sur des faits et la déduction sur des principes également évidents, également indémontrables : il faut commencer par un acte de foi. Toute institution a ses antiques fondements, toute science, ses premiers axiômes. Mais c’est par la foi que toute initiation s’accomplit, que toute vie commence. L’enfant serait aussitôt puni de mort s’il pouvait un seul moment douter de sa mère. Credo ut vivam. Non-seulement la foi précède la raison, mais encore elle la soutient, la perfectionne et la supplée; elle agrandit l’intelligence et lui laisse entrevoir les horizons de l’infini. Nulle autre méthode ne s’harmonise avec les aspirations de l’être humain, ne répond à ses immortelles destinées, comme celle que saint Anselme résume en trois mots. Plus on étudie cette simple formule, plus on y découvre de sens, mieux elle revêt un caractère éminemment philosophique. En se traçant une route opposée, Abailard tourne le dos à la science divine qu’il veut désormais enseigner et se replonge dans le naturalisme. A ses yeux disparaît le côté surnaturel de la religion, la divinité du christianisme. Implicitement il radie toutes les vérités qui dépassent la portée de notre faible raison, faisant ainsi disparaître le plus précieux trésor et le caractère distinctif de la doctrine catholique.
69. Il débuta par la première de ces vérités, il y consacra même l’année toute entière. Le mystère de la Trinité fut le point de dé-
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part de toutes ses erreurs. Roscelin, entraîné par le nominalisme, avait à peu près reconnu trois dieux : le conceptualisme pousse Abailard jusqu’à l’anéantissement à peu près complet des trois personnes divines; car elles ne sont guère plus, dans son imprudente et timide exposition, que des attributs divers, une simple opération de l'intelligence. Voilà donc une philosophie, car c’est au fond la même, nous l’avons déjà remarqué, qui flotte indécise entre des excès contraires, reculant devant ses propres conclusions, incapable de saisir les éternelles réalités, n’embrassant que de vains fantômes. Emportée par ses raisonnements, elle va se perdre ou bien dans un trithéisme qu’elle n’avoue pas, et qui la ramène aux abords du polythéisme idolâtrique, ou bien dans un théisme dont elle se défend d’une manière non moins impuissante, et qui n’est toujours qu’un athéisme déguisé. En plein moyen-âge, Abailard est le précurseur de ces honnêtes déistes qui, dans les derniers temps, nous inondaient de leurs élégantes dissertations sur le devoir, la liberté, la conscience, et même sur l’unité de Dieu, la destinée humaine, l’immortalité du principe spirituel, toutes choses empruntées à l'Evangile, mais démarquées avec soin, ne portant plus trace de leur origine céleste, amoindries et débilitées par la suppression de leur énergie primordiale, offrant dès lors un encouragement plutôt qu’une résistance à la négation absolue ; si bien que les déistes sont devenus à leur tour les précurseurs et les complices des athées. Le philosophe du douzième siècle ne leur ressemble guère sous d’autres rapports. Il redoute au-delà de toute expression les anathèmes de l’Eglise ; il n’entend nullement en être jamais séparé. Sans cesse il proteste de son respect et de son amour pour elle, de l’intégrité de sa foi, comme de son obéissance. Ce n’est pas lui qui niera formellement un dogme, quand il les affaiblit et les ébranle tous par la base. Le symbole qu’il compromet chaque jour dans ses théories, il le récite dévotement dans sa prière quotidienne. L’hérésie lui fait horreur, il ne se lasse pas de la combattre. Sa répulsion va jusqu’à la manie : personne autant que lui ne tremble à la pensée d’encourir la note d’hérétique. Peut- être ne l’eût-il pas encourue, grâce à l’engouement de ses élèves,
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s’il n’avait exercé que l'enseignement oral, se tenant renfermé dans son école. Il en sortit par ses écrits : dans le courant de cette même année, il avait rédigé ses leçons ; elles formaient un corps d’ouvrage, qu’il intitula d’abord : Introduction à la Théologie.
70. Le livre eut un retentissement extraordinaire, et ne recueillit pas que des applaudissements ; il rencontra des juges. Parmi les plus compétents, se trouvaient Albéric et Lotulphe, ces deux rivaux d’Abailard, pendant son rapide séjour à Laon. De disciples ils étaient devenus maîtres et investis du titre de docteurs, l’un et l'autre enseignaient à Reims la science divine. Il ne paraît pas douteux que pour obtenir ce titre les candidats n’eussent à remplir des conditions déterminées, à subir avec succès des épreuves publiques, avant même l’érection des universités. Eux avaient leurs grades, comme on dira plus tard, un diplôme authentique. Par ce droit officiel et leurs qualités personnelles ils étaient tenus pour les légitimes héritiers d’Anselme et de Guillaume, morts depuis peu de temps : le premier en 1116, dans la ville même qu’il avait illustrée par ses doctes leçons, édifiée par ses vertus et sauvée par son courage 2 ; le second en 1121 ; dans son évêché de Châlons, tardive récompense de sa piété plus encore que de sa
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1. Othon de Frcisiugen les nomme «egregîos viros et nominatos magistros.» De Gestis Frederici I, lib. I cap. 47.
2. Un chroniqueur contemporain, dont l’œuvre est restée manuscrite, le compare à Jérémie consolant et ranimant les débris de son peuple, au milieu des ruines de Jérusalem. Le même auteur nous apprend qu’Anselme, pour demeurer fidèle à sa mission, avait refusé plusieurs évêchés. Ce maître aussi modeste que savant légua la direction de l’école laonnaise à son frère Raoul, moins illustre que lui sans doute, mais dont le nom mérite de figurer à côté du sien et dont le dévouement était le même... Il fut enseveli dans l’église de Saint-Vincent, qu’il avait tant aimée ; et sur sa tombe on grava cette inscription composée par un de ses disciples ;
« Dormit in hoc turnulo celeberrimus ille magister Anselmus, qui per diffusi elimata mundi Undique notitiam coutraxit et undique laudein.
Sana fides, doctrina frequens, reverentia morum,
Splendida vita, manus diffundeus, actio cauta,
Sermo plaçons, censura vigens, correctio duicis.
Consilium sapiens, mens provida, sobria, demons.
Qua vivens viguit comitetur gratia functum.
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science. A la fin de la même année qui vit mourir le pieux et savant,écolâtre Anselme de Laon, l’Eglise de France perdit aussi l’une de ses plus pures illustrations, le grand évêque de Chartres, saint Yves1. Il s’était enfin reposé, le vaillant athlète, le pasteur dévoué, le travailleur évangélique. Tant de combats soutenus et d’œuvres accomplies pendant un épiscopal de vingt-six ans, et qui sont consignés dans cette histoire, n’avaient pas suffi à son étonnante activité. Il fut le premier canoniste de son temps. Son remarquable ouvrage, intitulé le Décret, le place entre saint Isidore et Gratien. La Pannormia ou Pannomia, résumé de ce même ouvrage, n’est probablement pas de lui, mais concourt à sa gloire. Aux docteurs qui disparaissaient, d’autres succédaient animés du même zèle. Les professeurs de Reims ne furent pas les seuls, comme Abailard le fait entendre, à relever ses écarts, à signaler ses funestes tendances. En vain tâche-t-il d’expliquer les critiques par la jalousie2; elles ne sont que trop justifiées par son œuvre. L’épiscopat s’est ému ; les vrais dépositaires de la doctrine et de l’autorité, l'archevêque Raoul en tête, citent l’auteur au concile qui va se réunir à Soissons, sous la présidence du cardinal légat Conon, cet intrépide défenseur de l’Eglise. Le fameux péripatéticien de Palais, peripateticus palatinus, ainsi qu’il se nomme lui-même, nous a donc entraînés jusque-là, jusqu’à l’année 1121. C’est une anticipation de trois ans sur la marche générale. Nous avons pensé qu’il importait de ne point interrompre avant cette date la biographie d’un personnage aussi renommé qu’il est peu connu, dans son existence et
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1 La plupart des historiens, entr'autres Alban Butler et Fleury, le font mourir en 1115. C'est une erreur. Yves eut encore une entrevue avec Robert d'Arbrissel à la fin de l'année 1110, et ne le précéda que de deux mois dans la
tombe. Cf. tom. XX1Y de celle histoire, p. 507.
2 « Unde cemuli mei veliementer accensi concilium contra me congregaverunt, maxime duo illi antiqui insidatores, Alberieus scilieet et Lotulphus… Cum autem utrique Remis seolas regerent, crebris suggestionibus, archiepiscopum suum Rodulphum adversum me commoverunt, ut ascito Conano prœnestino episcopo, qui tune legatione fungebatur in Gallia... nllist. calamit. ix,
Patr. lut. t. CLXXVII1, col. 144, 145.
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ses ouvrages. Elle sera complétée désormais, à mesure qu’il reparaîtra sur la scène. Pour apprécier définitivement ses aberrations et ses doctrines, attendons saint Bernard. Nous verrons ces deux hommes en présence ; et les faits jugeront. Reprenons maintenant le fil de l’histoire.