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CHAPITRE XXXVI.
D'Esdras et des livres des Machabées.
Après ces trois prophètes, Aggée, Zacharie et Malachie, à la même époque de la délivrance de la captivité de Babylone, écrivit Esdras, qui est regardé plutôt comme historien que comme prophète. Il en est de même du livre d'Esther, dont la vie, consacrée à la gloire de Dieu, se rapporte à peu près au même temps. On devrait peut‑être voir dans Esdras une prophétie du Christ, à propos de ce débat élevé entre jeunes gens, pour savoir ce qui, dans le monde, a le plus de puissance; l'un prétendait que c'étaient les rois; un autre, le vin; un troisième, les femmes, qui souvent commandent aux rois ; Esdras, cependant, finit par démontrer victorieusement que la vérité l'emportait sur tout le reste. (Esdras, xxxiii, 10, etc.) Or, en consultant l'Évangile, nous apprenons que la vérité , c'est le Christ. Depuis la restauration du temple, les Juifs n'ont plus de rois, mais des princes, jusquà Aristobule. Le calcul de ces temps ne se trouve pas dans les Écritures dites canoniques, mais ailleurs, ainsi dans les livres des Machabées, que les Juifs rejettent de leur canon. L'Eglise, au contraire, en a reconnu l'authenticité, rendant ainsi un solennel hommage aux héroïques souffrances de certains martyrs qui, avant la venue du Christ dans la chair, ont pour la loi de Dieu, combattu jusqu'à la mort, et supporté avec courage les tortures les plus affreuses.
CHAPITRE XXXVII.
Les prophéties sont plus anciennes que la philosophie payenne.
Au temps de nos prophètes, dont les écrits sont déjà parvenus à la connaissance de la plupart des nations, il n'y avait point encore de philosophes parmi les Gentils, du moins, il n'y en avait point qui portassent ce nom. Pythagore de Samos fut le premier, et sa renommée n'a commencé à s'établir qu'à la fin de la captivité des Juifs. A plus forte raison, ne trouvons-nous d'autres philosophes qu'après les prophètes. En effet, l'athénien Socrate lui‑même, le maître de ceux qui s'illustrèrent surtout alors, lui, qui se distingua entre tous, dans la philosophie morale ou active, ne paraît dans les chronologies qu'à la suite d'Esdras. Peu après aussi, naquit Platon, qui devait surpasser de
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beaucoup les autres disciples de Socrate. Ajoutons à ceux‑ci, leurs devanciers mêmes, qui ne portaient pas encore le nom de philosophe, les sept sages, puis les physiciens, successeurs de Thalès et ses imitateurs dans la recherche des secrets de la nature, Anaximandre, Anaximènes, Anaxagore et plusieurs autres qui vécurent avant que Pythaore se vouât, le premier de tous, au culte de la philosophie, ceux‑là mêmes, n'ont pas, sur tous nos prophètes, le privilége de l'antiquité. Car, Thalès, leur aîné, ne parut, dit‑on, que sous le règne de Romulus, époque où des sources d'Israël, jaillirent ces torrents de prophéties qui devaient inonder toute la terre. Ainsi, les seuls poètes théologiens, Orphée, Linus, Musée et peut‑être encore quelque autre chez les Grecs, seraient plus anciens que les prophètes hébreux, dont les écrits font autorité parmi nous. Mais, aucun d'eux n’a devancé le véritable théologien, notre Moïse, le fidèle prophète du Dieu unique et véritable, dont les écrits jouissent de la plus haute autorité canonique. Par conséquent, les Grecs, dont la langue, il est vrai, a jeté sur les lettres humaines tant d'éclat, n'ont pas à s'enorgueillir de leur sagesse pour réclamer, ni la supériorité sur notre religion où se trouve la véritable sagesse, ni même l'antiquité. Mais, avouons‑le, avant Moïse, il y avait eu déjà, non en Grèce, mais chez les nations barbares, comme en Égyte, une certaine doctrine qu'on appelait leur science, autrement, nous ne lirions pas dans les livres saints, que Moïse fut instruit dans toute la science des Égyptiens (Act. vii, 22); en effet, né dans ce pays, adopté et nourri par la fille de Pharaon, il y reçut aussi une éducation distinguée. Mais la science des Égyptiens n'a pu devancer celle de nos prophètes, puisque Abraham fut aussi prophète. (Gen. xx, 7.) Et quelle science pouvait‑il y avoir en Égypte, avant qu'Isis, dont ils crurent devoir faire une grande déesse, après sa mort, leur eut appris l'invention des lettres? Or, on sait qu'Isis était fille d'Inaque, premier roi des Argiéns, à l'époque des descendants d'Abraham.
CHAPITRE XXXVIII.
L'Eglise n'a pas inscrit au canon des Saintes Ecritures certains écrits des prophètes, en raison de leur trop grande antiquité, dans la crainte que l'erreur ne se glissât au lieu de la vérité.
Mais si je remonte à des temps beaucoup plus
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anciens, avant même cette grande catastrophe du déluge, je trouve notre patriarche Noé, que je puis à bon droit appeler aussi prophète, puisque l'arche même, qu'il fabriqua et où il se réfugia avec les siens, est une prophétie de notre temps. Que dirais‑je d'Enoch, septième descendant d'Adam? L'Epître canonique de l'Apôtre Jude ne proclame‑t‑elle pas qu'il a prophétisé? Si les écrits de ces prophètes n'ont aucune autorité ni chez les Juifs, ni chez nous, c'est leur trop grande antiquité qui en est cause, elle les a rendus suspects, on craignit de donner l'erreur pour la vérité. Car, certains écrits leur sont attribués par ceux qui croient indistinctement ce qui leur plaît. Mais la pureté du canon n'a point permis de les admettre, non que l'Église réprouve l'autorité de ces hommes qui se rendirent agréables à Dieu, mais parce qu'elle ne croit pas que ces écrits soient leur œuvre. Et il n'est pas étonnant que l'on regarde comme suspects des livres remontant à une si haute antiquité, quand dans l'histoire même des rois de Juda et d'Israël, où sont rapportés des faits auxquels nous ajoutons foi par suite de l'autorité des Écritures canoniques, on indique plusieurs choses qui manquent d'explications; on dit même qu'elles se trouvent dans d'autres livres écrits par des prophètes, dont les noms ne sont pas inconnus (I. Par. xxix, 29; Il. Par. ix, 29); et cependant, ces livres ne sont point compris dans le canon des Écritures reçu du peuple de Dieu. Pourquoi en est‑il ainsi? J'avoue que je l’ignore; si ce n'est, à mon avis, que ces hommes auxquels l'Esprit-Saint a certainement révélé tout ce qui devait avoir autorité de religion, ont pu écrire certaines choses comme hommes, avec l'exactitude réclamée par l'histoire; et d'autres, comme prophètes, sous l'inspiration divine; de là cette distinction entre celles qu'on croirait devoir leur attribuer à eux‑mêmes, et celles qu'on attribuerait à Dieu, parlant par leur bouche; ainsi, les unes appartiendraient au développement des connaissances humaines, les autres à l'autorité de la religion ; autorité gardienne du canon en dehors duquel les écrits qui paraissent sous le nom des anciens prophètes n'ont aucune valeur, même pour la science, puisque leur authenticité est incertaine; aussi, on se garde bien d'y ajouter foi, surtout si on y remarque certains passages contraires à la foi des livres canoniques, car alors il est évident que ces livres n'ont pas pour auteurs ceux auxquels ils sont attribués.
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CHAPITRE XXXIX
Des caractères hébraïques qui sont aussi anciens que la langue.
Ne croyons donc pas, comme plusieurs se l'imaginent, que la langue hébraïque seule ait été conservée par Héber, qui donna son nom aux Hébreux, et transmise de lui à Abraham, tandis que les caractères hébraïques dateraient de la loi donnée par Moïse. Il est plus probableque cette langue s'est conservée avec ses caractères dans les traditions patriarchales. Enfin Moïse choisit des maîtres pour enseigner les lettres au peuple de Dieu, avant toute connaissance de la loi divine. L'Ecriture les appelle grammatoeisagogeis, ce qui signifie introducteurs ou initiateurs aux lettres, parce qu'ils les introduisaient pour ainsi dire dans l'esprit de leurs disciples, ou plutôt introduisaient leurs disciples jusqu'à elles. Ainsi donc, qu'aucune nation n'ait la simplicité de se vanter de sa science, la croyant plus ancienne que nos patriarches et nos prophètes, dotés de la science divine, quand l'Egypte accoutumée à se glorifier faussement de l'antiquité de ses doctrines, ne saurait même, n'importe en quel genre de connaissances, prétendre à la priorité sur la science de nos patriarches. Personne, sans doute, n'oserait parler des merveilles de la science chez les Égyptiens, avant la connaissance des lettres, c'est‑à‑dire avant Isis qui les leur fit connaître. Au reste, qu'était‑ce parmi eux que cette science en sagesse si vantée? C'était surtout l'astronomie et peut‑être quelque autre science semblable, dont l'étude sert plutôt à exercer l'imagination, qu'à éclairer l'âme de la véritable sagesse. Quant à la philosophie, qui se flatte d'apprendre aux hommes le secret du bonheur, ce n'est qu'à l'époque de Mercure Trismégiste, que ces contrées la virent fleurir; longtemps, il est vrai, avant les sages ou philosophes de la Grèce, mais toutefois après Abraham, Isaac, Jacob, Joseph, et après Moïse lui‑même. Car, ce n'est qu'au temps de la naissance de Moïse que l'on voit paraître Atlas, ce grand astrologue, frère de Prométhée et aïeul maternel du grand Mercure, dont Mercure Trismégiste fut le petit-fils.
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CHAPITRE XL.
Vaines prétentions des Egyptiens sur l'antiquité de leur science qu'ils font remonter à cent mille ans.
C'est donc par une bien sotte présomption que certains grands parleurs comptent plus de cent mille ans, depuis que l'Égypte possède la science des astres. En quels livres ont‑ils donc fait ce calcul, eux qui ont appris d'Isis la connaissance des lettres, il n'y a guère plus de deux mille ans. Car Varron, qui n'est pas une petite autorité en fait d'histoire, nous assure ce dernier chiffre, et la vérite des Saintes Écritures ne le contredit point. Et comme depuis Adam, le premier homme, il n'y a pas encore six mille ans révolus, n'est‑il pas plus à propos de railler que de refuter ceux qui avancent des opinions si étranges sur la durée des temps, et si contraires à la vérité bien reconnue? En effet, pour les récits du passé, qui donc nous inspirera plus de confiance, sinon celui qui a prédit ce dont nous voyons déjà l'accomplissement? Le désaccord des historiens entre eux, nous permet de croire préférablement ceux qui ne sont pas en contradiction avec notre Histoire sacrée. Quand les citoyens de la Cité impie, répandus sur toute la terre, voient des hommes très‑savants, dont l'autorité ne saurait être méprisée, partagés sur des faits très‑éloignés de nous et qui remontent à la plus haute antiquité, ils ne savent auquel de préférence ils doivent ajouter foi. Pour nous, au contraire, en ce qui concerne l'histoire de notre religion, appuyés sur l'autorité divine, nous sommes certains que tout ce qui la contredit, est très‑faux, quelles que soient d'ailleurs les autres assertions de l'histoire profane. Car, vraies ou fausses, elles n'ont aucune importance, elles ne servent ni à réformer notre vie, ni à nous rendre heureux.
CHAPITRE XLI.
Diversité des opinions chez les philosophes; accord des Ecrivains canoniques.
1. Mais laissons maintenant de côté les éclaircissements historiques, pour revenir aux philosophes, causes de cette digression. Puisqu'ils semblent n'avoir eu, dans leurs études, d'autre but que de découvrir le genre de vie le plus propre à assurer le bonheur, pourquoi donc, maîtres et disciples, et disciples entre eux, sont‑ils en désaccord, sinon parce qu'ils ont fait cette recherche en hommes, avec des
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sentiments et des raisonnements tout‑à‑fait humains? Il est vrai que plusieurs ont pu se laisser entraîner par la vaine gloire, celui‑ci pour paraître plus sage et plus subtil que celui‑là, et non point le disciple servile de l'opinion d'autrui, mais l'auteur propre de ses doctrines et de ses opinions. J'accorderai cependant que plusieurs ou même un grand nombre d'entre eux se sont séparés de leurs maîtres ou de leurs condisciples par amour de la vérité, et qu'ils ont combattu pour ce qu'ils croyaient, à tort ou à raison, être la vérité; mais que fera, de quel côté se dirigera la pauvre humanité pour parvenir au bonheur, si elle n'est point guidée par l'autorité divine? Quant à nos auteurs, qui forment à juste titre le canon fixe et précis des saintes Lettres, il n'y a entre eux aucun dissentiment, loin de là. Aussi, il ne faut pas s'étonner si l'on a cru que leurs livres aient été inspirés de Dieu, ou que Dieu lui‑même ait parlé par leur bouche; et cette croyance n'a pas été restreinte à quelques écoles et à un petit nombre de rhéteurs partisans de la chicane, mais elle s'est répandue dans les campagnes et dans les villes, parmi les savants et les ignorants, chez tous les peuples du monde. Et ces auteurs durent être peu nombreux, de peur que leur nombre ne rendit méprisable ce qu'il fallait entourer d'un religieux respect; et cependant, ce nombre ne dût pas être si petit, que leur parfait accord ne fût un miracle. Mais dans cette multitude de philosophes qui ont laissé des monuments littéraires de leurs doctrines, il serait difficile d'en trouver qui eussent les mêmes opinions; le démontrer, ce serait m'entraîner ici à de trop longs développements.
2. Et quel est le chef de secte, tellement en faveur dans la Cité idolâtre, qu'il obtienne la condamnation de tous ceux qui professent des opinions différentes ou contraires aux siennes? Est‑ce qu'Athènes n'a pas vu fleurir en même temps, les Epicuriens affirmant que les dieux ne s'occupent pas des choses humaines, et les Stoïciens soutenant, au contraire, qu'elles étaient dirigées et gouvernées par les dieux tutélaires? Aussi je m'étonne qu’Anaxagore ait été regardé comme coupable pour avoir dit que le soleil n'était pas un dieu, mais une pierre enflammée, tandis que dans la même ville, vivait en paix et honoré Epicure, qui rejetait non‑seulement la divinité du soleil et des astres, mais prétendait qu'il n'y avait dans le monde ni Jupiter, ni aucun autre dieu pour recevoir les prières et les supplications des mortels. N’est‑ce pas à Athènes qu'Aristippe fait consister le souverain bien dans la volupté du corps, et Antisthènes, dans la vertu de l'âme; tous deux philosophes distingués, tous deux disciples de Socrate, et toutefois plaçant le bonheur de la vie, dans des conditions si diffé
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rentes et si opposées entre elles? Lepremier de ces deux philosophes disait encore que le sage doit fuir le gouvernement de la république; l'autre, qu'il doit le rechercher; et chacun d’eux ralliait des disciples à sa secte. Car c'était au grand jour, sous un immense et célèbre portique, dans les académies, dans les jardins, dans les lieux publics et privés, au milieude la foule, que s'étalaient les débats de toutes les opinions. Les uns soutenaient qu'il n'y a qu'un monde; les autres, qu'il y en a à l'infini; les uns, que ce monde a commencé; les autres, qu'il n'a point eu de commencement; les uns, qu'il doit finir; les autres, qu'il durera toujours; les uns, qu'une providence le dirige; les autres, qu'il est soumis au hasard. Ceux‑ci prétendaient que l'âme est immortelle; ceux‑là qu'elle est mortelle; et parmi les partisans de l'immortalité, les uns déclaraient qu'elle doit passer dans le corps des animaux, les autres disaient le contraire; quant aux partisans de la mortalité, les uns assuraient qu'ellemeurt avec le corps, les autres, qu'elle lui survit plus ou moins longtemps et qu'elle finit toujours par mourir. Ceux‑ci plaçaient le bien final dans le corps; ceux‑là dans l'âme; d'autres, en tous deux; d'autres ajoutaient au corps et à l’âme, les biens extérieurs. Enfin, les uns voulaient qu'on s'en rapportât toujours au témoignage des sens; les autres, pas toujours; et d'autres jamais. Or, ces innombrables dissentiments des philosophes, quel peuple, quel sénat, quelle autorité ou magistrature de la Cité impie, s'est jamais occupé de les juger, d'approuver et d'admettre certaines opinions, de condamner et de rejeter les autres? N'a‑t‑on pas, au contraire, admis indifféremment tous ces systèmes confus et contradictoires, bien qu'il ne fût pas question d'un misérable intérêt terrestre, mais de bonne on mauvaise vie? Et si parfois paraissait quelque vérité, l'erreur avait la même facilité de se produire; aussi, ce n'est pas sans raison qu'une telle Cité a reçu le nom de Babylone; car, comme nous l'avons déjà dit, Babylone signifie confusion. Et peu importe au démon, prince de cette Cité, les débats qui surgissent d'erreurs contraires, puisque, grâce à ces différentes sortes d'impiété, ils sont tous également soumis à son empire.
3. Mais cette nation, ce peuple, cette république, ces Israélites, dépositaires de la parole divine, n'ont jamais confondu, avec une telle licence, les faux et les véritables prophètes; ils reconnaissaient les véritables auteurs des Sain-
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tes‑Écritures, à la parfaite conformité qui existait entre eux, sans qu'aucune dissidence vint rompre cette précieuse harmonie. Ceux‑là étaient leurs philosophes, leurs sages, leurs théologiens, leurs docteurs dans la vertu et la piété. Quiconque a vécu selon leurs maximes, n'a pas vécu selon la sagesse de l'homme, mais selon la sagesse de Dieu qui a parlé par leur bouche. Là, si l'impiété est défendue, c'est Dieu qui la défend. S'il est dit : « Honore ton père et ta mère, » (Exod. xx, ) c'est Dieu qui fait le commandement. Si on dit encore : « Tu ne seras pas adultère; tu ne commettras pas d'homicide; tu ne voleras pas, etc., » ce ne sont point des paroles sorties de la bouche de l'homme, ce sont des oracles de Dieu. Et maintenant, ces vérités qu'au milieu de tant d'erreurs certains philosophes ont pu démêler, et dont ils ont, à force de raisonnements, convaincu les esprits ; ainsi, Dieu créateur du monde, le gouvernement lui‑même par sa Providence, la beauté de la vertu, l'amour de la patrie, l'amitié sincère, les bonnes œuvres, tout ce qui a rapport aux bonnes moeurs, bien qu'ils aient ignoré la fin et les moyens qui y conduisent; tout cela est prêché au peuple dans la Cité sainte et inculqué dans son esprit sans discussions contentieuses, par la voix des prophètes, c'est‑à‑dire de Dieu même, dont ils sont les organes; et celui qui arrive à la connaissance de ces vérités, craint de les mépriser, non comme des inventions de l'esprit de l'homme, mais comme la parole de Dieu.
CHAPITRE XLII.
La divine Providence a permis la traduction des Ecritures de l'Ancien Testament de l'Hébreu en Grec, pour en répandre la connaissance chez tous les peuples.
Un des Ptolémées, roi d'Égypte, voulut connaître et posséder nos livres saints; car Alexandre, surnommé le Grand, avait bien créé l'empire Macédonien en subjugant toute l'Asie et presque toute la terre, soit par la force des armes, soit par la terreur de son nom; il avait même, entre autres contrées de l'Orient, envahi et soumis la Judée; mais cet empire devait être plus merveilleux par ces rapides conquêtes que par sa durée. Après la mort de ce prince, ses généraux, loin de le partager entre eux pour régner en paix chacun sur son héritage, n'aboutissent qu'à en causer la ruine, en portant partout les ravages de la guerre; et c'est alors que l'Égypte commence à avoir pour rois les Ptolémées. Le premier, fils de Lagus,
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emmena de Judée en Egypte un grand nombre de captifs (1). Son successeur, un autre Ptolémée, appelé Philadelphe, rendit la liberté aux captifs, et les renvoya dans leurs foyers. Il leur remit même des offrandes royales pour le temple de Dieu et fit prier Eléazar, alors grand-prêtre, de lui donner les Écritures que la renommée lui avait sans doute fait connaitre comme divines, et qu'il désirait placer dans sa célèbre bibliothèque. Le grand‑prêtre les lui fit parvenir, mais en hébreu; alors ce prince demanda des interprètes et on lui en envoya soixante‑douze, six de chacune des douze tribus, hommes très‑versés dans les deux langues, l'hébreu et le grec. L'usage a prévalu d'appeler cette version, la version des Septante. On rapporte qu'il y eut dans le choix de leurs expressions un accord si merveilleux, si étrange et vraiment divin, que chacun d'eux ayant séparément accompli cette œuvre (car il plut au roi d'éprouver ainsi leur fidélité), il ne se trouva aucune différence entre eux ni pour le sens, ni pour la valeur, ni même pour l'ordre des mots; et comme s'il n'y eût eu qu'un seul interprète, tous ne firent qu'une seule et même version, parce qu'en effet l'Esprit‑Saint en tous était un. Ils avaient reçu de Dieu ce don admirable, afin que ces Ecritures ussent reconnues, non comme une oeuvre humaine, mais comme une oeuvre divine, et que leur autorité fût ainsi en plus grande vénération chez les Gentils, qui devaient un jour embrasser la foi, c'est ce que nous voyons accompi.
CHAPITRE XLIII
De l’autorité de la version des Septante qui, sauf l'honneur réservé au texte primitil, l'hébreu, doit être préférée à toutes les autres versions.
Car bien qu'il y ait eu d'autres interprètes qui on fait passer d'hébreu en grec les oracles sacrés, comme Aquila, Symmaque Théodotion, et aussi l’auteur anonyme d'une œuvre semblable, appelée pour cette raison la cinquième version, l'Église, toutefois, a reçu celle des Septante comme si elle était seule, et les chrétiens Grecs en font usage, la plupart ne sachant pas s'il en existe d'autres. Les Églises latines ont adopté la version des Septante traduite en latin. Toutefois, de notre temps, il s'est trouvé un prêtre, le savant Jérôme qui très-verse, dans les trois langues, a traduit les Écritures, non du grec, mais de l'hébreu en latin.
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(1) Voyez Joseph,Antiq. Judaïques, livre XII, chapitre II.
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C'est là un précieux travail, mais bien que les juifs le reconnaissent fidèle et qu'ils prétendent que les Septante se sont trompés en beaucoup d'endroits, néanmoins, les Églises du Christ accordent la préférence à l’oeuvre de tant d'hommes choisis exprès par le grand‑prêtre Eléazar. Car, en supposant qu'ils n'eussent point reçu l'Esprit un, et certainement divin, mais qu'ils se fussent humainement concertés pour les termes de cette version, et que l'adhésion générale eût été déclarée nécessaire à l'œuvre commune, il serait encore vrai que l'interprétation d'un seul ne devait jamais leur être préférée. Mais l'assistance divine s'étant manifestée ici d'une manière si sensible, tout interprète fidèle des Saintes‑Écritures, en quelque langue qu'il les traduise, doit être d'accord avec la version des Septante, ou s'il paraît s'écarter de leur sens, il faut croire qu'un profond mystère se cache sous la version prophétique. Car l'Esprit qui animait les prophètes lorsqu'ils écrivaient les saintes lettres, animait aussi les Septante lorsqu'ils les interprétaient. Et assurément, de son autorité divine, il a pu inspirer un autre sens, comme si le prophète eût exprimé l'un et l'autre, parce que l'un et l'autre serait toujours la parole du même esprit; il a pu encore employer d'autres expressions, en sorte que le même sens, sinon les mêmes termes, devînt évident pour les esprits droits; enfin, il a bien pu aussi omettre et ajouter, pour faire voir que, dans ce travail, l'interprète n'était pas esclave de la lettre, et soumis à une parole purement humaine, mais sous la dépendance de l'autorité de Dieu, qui inspirait et dirigeait ses pensées. Quelques‑uns ont pensé, que le texte grec de la version des Septante devait être corrigé sur le texte hébreu, et cependant ils n'ont pas osé retrancher de la version des Septante ce qui n'était pas dans l'hébreu, ils ont seulement ajouté ce que les Septante avaient de moins, indiquant chaque verset ajouté par certains signes en forme d'étoiles qu'on appelle astérisques. Quant aux additions des Septante au texte hébreu, elles sont marquées également, en tête des versets, par des traits horizontaux semblables aux signes des onces. Et des exemplaires grecs et latins ainsi marqués, sont répandus partout en grand nombre. En dehors des omissions et des additions, s'il se trouve des expressions différentes, soit qu'il s'ensuive en apparence un sens différent, soit qu'elles présentent évidemment le même sens, bien qu'en d'autres termes, on ne peut s'en assurer qu'en
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conférant les deux textes. Si donc nous nous occupons seulement de rechercher, comme cela doit se faire pour les Saintes‑Écritures, ce que l'Esprit de Dieu a voulu dire par l'organe de l'homme, tout ce qui est dans le texte hébreu et n'est pas dans les Septante, c'est qu'il a plu à l'Esprit de Dieu de le dire par les anciens prophètes et non par les derniers. Et tout ce qui est dans les Septante et n'est pas dans le texte hébreu, c'est que le même Esprit a mieux aimé le dire par les uns que par les autres, montrant ainsi qu'ils ont tous été prophètes. D'où il suit qu'il a fait dire ceci par Isaïe, cela par Jérémie, et telle autre chose par tel autre prophète; ou bien la même chose autrement par celui‑ci, autrement par celui‑là, selon qu'il l'a voulu. Et ce qui se trouve chez les uns comme chez les autres, c'est qu'un seul et même Esprit l'a voulu dire par les uns et par les autres, inspirant d'abord ceux‑ci pour prophétiser, ensuite ceux‑là pour interpréter prophétiquement. Et comme la vérité et l'accord des prédictions de ceux‑là revèle en eux la présence de l'Esprit de paix et d'unité; ainsi, quand ces derniers, sans s'être concertés, publient comme d'une seule voix leur interprétation des Écritures, c'est encore le même Esprit d'unité qui se manifeste.