Daras tome 27
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LIVRE TREIZIÈME
Suite de la dissertation sur la science, dans laquelle, bien que distincte de la sagesse, saint Augustin a commencé dans le livre précédent à rechercher une sorte de trinité; il profite de l'occasion pour faire l'éloge de la foi chrétienne et expliquer comment elle est une et commune. Tous les hommes veulent être heureux, mais tous n'ont point la foi par laquelle on parvient au bonheur. Cette foi n'est autre que la foi dans le Christ qui est ressuscité, dans sa chair, d'entre les morts, et personne ne peut être délivré de la domination du diable par la rémission des péchés, que par lui. Saint Augustin montre longuement que ce n'est point par la puissance, mais par la justice, que le diable a dû être vaincu par le Christ. Enfin quand les paroles de cette foi sont confiées à la mémoire, il se trouve dang l'âme une sorte de trinité, attendu qu'il a dans la mémoire les sons de ces paroles, même quand l'homme n’y pense point; de ces sons se forme en lui la vue du souvenir quand il y pense; et enfin sa volonté quand il s'en souvient et qu'il y pense réunit les premiers à la seconde.
CHAPITRE PREMIER.
Saint Augustin entreprend d'établir la distinction de la science et de la sagesse sur les textes de l'Ecriture.
1. Dans le livre douzième qui précède, j'ai fait tous mes efforts pour marquer quelle différence il y a entre l'office de l'âme raisonnable dans les choses temporelles, auxquelles se rapportent non‑seulement nos connaissances mais encore nos actions, et l'office bien plus excellent de cette même âme, dans la contemplation des choses éternelles, laquelle n'est finie que par la connaissance. Mais je crois plus commode de rapporter ici quelques passages des saintes Ecritures, afin de rendre ces deux choses plus saisissables.
2. Voici en quels termes saint Jean commence son Evangile : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu et le Verbe était Dieu; il était au commencement avec Dieu. Toutes choses ont été faites par lui, et rien de ce qui a été fait, n'a été fait sans lui. En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes; et la lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l'ont point comprise. Il y eut un homme envoyé de Dieu qui s'appelait Jean. Cet homme vint pour servir de témoin, pour rendre témoignage à la lumière, afin que tous crussent par lui. Il n'était pas la lumière, mais il était venu pour rendre témoignage à la lumière; et celui‑ci était la vraie lumière qui illumine tout homme venant en ce monde. Il était dans le monde et le monde a été fait par lui, et cependant le monde ne l'a point connu. Il est
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venu dans son propre héritage, et les siens ne l'ont point reçu; mais il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, à tous ceux qui l'ont reçu, c'est‑à‑dire à ceux qui croient en son nom, qui ne sont point nés du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme, mais de Dieu même. Et le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire, sa gloire dis‑je, comme elle convient à la grandeur du Fils unique du Père, qui est plein de grâce et de vérité. » (Jean, I, 1 à 14. ) Dans tout ce que je viens de citer de l'Evangile, le commencement a rapport à ce qui est immuable et éternel, à ce dont la contemplation nous rend bienheureux; la fin rappelle les choses éternelles mêlées avec les choses temporelles. Dans ce passage, certaines choses se rapportent à la science et certaines autres à la sagesse, selon la distinction que nous avons établie dans notre douzième livre. En effet, ces paroles:, « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu; il était au commencement avec Dieu. Toutes choses ont été faites par lui, et rien de ce qui a été fait, n'a été fait sans lui. En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes, et la lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l'ont point comprise, » demandent une vie contemplative, et tout cela veut être vu de l'œil intellectuel de l'âme. Plus on s'avance loin en cette chose, plus il est hors de doute qu'on s'avancera dans la sagesse ; mais ces paroles: « La lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l'ont point comprise, » réclamaient de la foi pour croire ce qui ne se voyait point. En effet, par ténèbres, l'Evangéliste voulait faire entendre les cœurs des mortels qui se détournent de cette lumière et sont inhabiles à la considérer. Voilà pourquoi il ajoute : «Il y eut un homme envoyé de Dieu qui s'appelait Jean. Cet homme vint pour servir de témoignage à la lumière afin que tous crussent par lui. » Cela s'est passé dans le temps et se rapporte à la science de la connaissance de l'histoire. Quant à cet homme appelé Jean, nous nous le représentons dans l'image qui se trouve imprimée dans notre mémoire, par la connaissance de la nature humaine. Et c'est ainsi que se le représentent tant ceux qui croient que ceux qui ne croient point ces choses; car les uns et les autres savent ce que c'est qu'un homme dont ils ont appris à connaître l'être extérieur, je veux dire, le corps, par les yeux du corps; quant à l’être intérieur, je veux dire à l'âme, ils ont appris à la connaître en eux‑mêmes, attendu qu'ils sont hommes et qu'ils la tiennent pour connue d'eux par le commerce qu'ils ont avec les hommes, en sorte qu'ils peuvent se représenter ce dont l'Evangéliste parle quand il dit : « Il y eut un homme appelé Jean, » car pour ce qui est des noms, ils les connaissent aussi pour les
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avoir prononcés eux‑mêmes et entendu prononcer. Quant à ce que l'Evangéliste ajoute: « Envové de Dieu, » c'est par la foi que ceux qui le tiennent, le tiennent. Ceux qui ne le tiennent point par la foi ou bien sont dans le doute à ce sujet, ou s'en rient dans leur incrédulité. Cependant les uns et les autres, s'ils ne sont pas du nombre des gens absolument dépourvus de sagesse, et qui disent au fond de leur cœur: « Il n'y a point de Dieu, » (Ps. XIII, 1) en entendant ces paroles, ils se font une idée de l'une et de l'autre chose, c'est‑à‑dire de ce que c'est que Dieu et de ce que c'est que d'être envoyé de Dieu, s'ils ne s'en font point une idée conforme à la vérité, du moins ils s'en font l'idée qu’ils peuvent.
3. Mais c'est d'une autre manière que nous connaissons la foi même que chacun de nous voit dans son cœur s'il croit, ou n'y voit point s'il ne croit pas. Nous ne nous représentons point les êtres absents comme les objets corporels que nous voyons des yeux du corps, et par leurs images que nous possédons dans notre mémoire; nous ne nous les représentons point non plus comme les objets que nous n'avons pas vus et dont nous nous faisons, par l'imagination, du mieux que nous pouvons, une image que nous déposons dans notre mémoire où nous revenons par le souvenir quand nous voulons les voir ou plutôt en voir les images quelconques que nous y avons fixées. L'homme en vie que nous voyons dans notre pensée, n'est pas non plus tel que l'homme vivant, de l’âme duquel, bien que nous ne la voyions point, nous nous faisons une idée d'après la nôtre, et que nous tenons pour vivant à cause des mouvements de son corps, ainsi que nous avons appris à reconnaître un homme en vie en le voyant. Ce n'est point de la même manière que celui qui a la foi voit sa foi dans son cœur, mais il tient qu'il l'a d'une science très‑certaine et sa conscience le lui dit. Aussi, bien qu'il nous soit prescrit de croire parce que nous ne pouvon voir ce qu'il nous est ordonné de croire, cependant pour ce qui est de la foi même, quand elle est en nous, nous la voyons en nous; car si les objets de la foi sont absents, la foi de ces objets est présente; si les choses de la foi sont au dehors, la foi de ces choses est au dedans; si les choses de la foi ne se voient point, la foi de ces choses se voit, et cependant elle se fait dans le temps, dans le cœur des hommes; et si de fidèles ils deviennent infidèles, la foi périt en eux. Il n'est point rare que la foi se donne à des êtres faux; nous disons, en effet : on a eu foi en tel ou tel, et il a trompé. Une telle foi, si tant est qu'on puisse l'appeler de ce nom, périt dans nos cœurs, sans qu'il y ait faute, quand la vérité se découvre et la chasse. La foi des choses vraies passe également à la vue des choses et cela même
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répond à tous nos vœux; toutefois on ne peut pas dire qu'elle a péri, quand on voit les choses qu'on croyait. Mais faut‑il encore lui donner le nom de foi, quand la foi est définie dans l'épitre aux Hébreux et qu'on l'appelle «une conviction de choses qui ne se voient point ? » (Hébr., XI, 1.)
4. Et dans les paroles qui suivent : « Cet homme est venu pour servir de témoin, pour rendre témoignage à la lumière, afin que tous crussent par lui, » l'action, comme je l'ai déjà dit, est temporelle. En effet, c'est dans le temps qu'il est rendu témoignage de choses même éternelles, c'est‑à‑dire de la lumière intelligible. C'est pour lui rendre témoignage que vint Jean qui « n'était pas la lumière, mais il était venu pour rendre temoignage à la lumière. » L'Evangéliste ajoute en effet : «Et celui‑ci était la vraie lumière qui illumine tout homme venant en ce monde. Il était dans le monde et le monde a été fait par lui, et le monde ne l'a point connu. Il vint dans son propre héritage et les siens ne l'ont point reçu. » Quiconque entend le latin comprend le sens de ces paroles d'après les choses qu'il sait déjà. Or, parmi ces choses, les unes nous sont connues par les sens du corps, tel est l'homme, tel est le monde, dont la grandeur saute à tous les yeux, tels sont les mots même qui expriment ces choses; car l’ouïe est également un sens corporel; les autres ne nous sont connues que par la raison de l'esprit, tel est ce que dit l'Evangéliste : « Et les siens ne l'ont point reçu, » car par là on entend qu'ils n'ont point cru en lui. Or, nous ne savons pas ce que c'est que de croire en quelqu'un par les sens du corps, mais par la raison de l'esprit. Quant aux mots mêmes, nous en connaissons, je ne dis pas le sens, mais le sens en partie par le moyen du sens et en partie par le moyen de la raison de l'esprit. D'ailleurs ces mêmes paroles, ce n'est pas dans le cas présent que nous les entendons pour la première fois; mais nous les avions déjà entendues auparavant; et non-seulement nous connaissions et avions ces expressions dans la mémoire, mais nous y avions aussi le sens qu'elles rendent et c'est là que nous les avons reconnues. En effet, si ce mot de deux syllabes, « monde , » quand on le prononce, étant un son, quelque chose de corporel qui nous est connu par le corps, c'est‑à‑dire par notre oreille, le sens de ce mot nous est également connu par le corps, c'est‑à‑dire par les yeux du corps. Car le monde en tant qu'il est connu, n'est connu que de ceux qui voient. Mais pour ce mot de trois syllabes, « ils crurent, » étant quelque chose de corporel, passe aussi en nous au moyen du son qui le rend, par l'oreille de notre corps; quant à sa signification, elle ne
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nous est point connue par un sens quelconque du corps, mais par la raison de l'esprit. En effet, si nous ne savions par l'esprit ce que c'est que «ils crurent, » nous ne comprendrions point ce que ne firent point ceux dont il est dit : « Et les siens ne crurent point en lui. » Ainsi le son du mot retentit au dehors, aux oreilles du corps et va toucher le sens de l'ouïe. De même la forme de l'homme nous est connue intérieurement, et, au dehors, se présente à nos sens corporels dans les autres hommes, aux yeux quand on la voit, aux oreilles quand on l'entend, au toucher quand on la touche et quand on la tient; elle a aussi son image dans notre mémoire, image incorporelle sans doute, mais image semblable au corps. L'admirable beauté du monde lui‑même est là, hors de nous, présente à nos yeux, tombant aussi sous le sens du toucher, si nous en touchons quelque chose; mais elle a aussi au dedans de nous, dans notre mémoire, son image à laquelle nous recourons quand nous nous le représentons en imagination, soit derrière des murailles qui nous tiennent enfermés, soit même au sein des ténèbres. Mais nous avons assez parlé déjà dans le livre onzième de cet ouvrage, de ces images des choses corporelles, images incorporelles sans doute, mais néanmoins reproduisant la ressemblance des corps et ayant rapport à la vie de l'homme extérieur; maintenant nous traitons de l'homme intérieur, de sa science des choses temporelles et muables; si une chose même, une de celles qui se rapportent à l'homme extérieur, devient l'objet d'un regard attentif de cette science, ce doit être pour qu'il en ressorte un enseignement qui aide la science de la raison; et par là l’usage raisonnable que nous faisons des choses qui nous sont communes avec les animaux sans raison, se rapporte à l'homme intérieur, et on ne saurait dire avec justice qu'elle nous est commune avec ces derniers.
CHAPITRE Il.
La foi est une chose du cœur non du corps, comment elle est commune et une pour tous les croyants.
5. La foi dont je suis amené, par suite de la disposition de mon sujet, à parler un peu longuement dans ce livre, est celle que possèdent les hommes qu'on appelle fidèles, elle manque à ceux qu'on appelle infidèles tels qu’étaient les gens qui n'ont point reçu le Fils de Dieu quand il vint dans son héritage. Bien que ce soit par l'ouïe qu'elle existe en nous, elle ne se rapporte pourtant pas au sens du corps appelé l'ouïe, attendu qu'elle n'est point un son; elle ne se rapporte pas davantage aux yeux du corps, puisqu'elle n'est ni une couleur ni une forme, ni au sens du toucher, puisqu'elle n'a rien de corpo-
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rel, ni à aucun autre sens du corps, vu que c'est une chose du cœur non du corps. Elle n'est point hors de nous, mais elle est dans le plus intime de notre être. Nul homme non plus ne la voit dans un autre, mais chacun la voit en soi. Enfin on peut la feindre par un semblant de foi, et on peut croire qu'elle existe là où elle n'existe pas. Chacun donc voit sa propre foi en soi; mais il la croit dans les autres; il ne la voit point, et il la croit d'autant plus fermement qu'il connaît mieux les fruits qu'elle produit ordinairement par la charité. (Gal., V, 6.) Ainsi cette foi est commune à tous ceux dont l'Evangéliste dit, en poursuivant son récit : « Mais il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu à tous ceux qui l’ont reçu, c'est‑à‑dire à ceux qui croient en son nom, qui ne sont point nés du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme, mais de Dieu même, » (Jean, I, 12, 13) elle ne leur est point commune de la même manière que l’est une forme corporelle, commune à voir pour tous les yeux sous lesquels elle se trouve, car cette forme unique informe en quelque sorte la vue de tous ceux qui la voient; mais elle est commune dans les sens où l'on peut dire que la figure humaine est commune à tous les hommes; car cela se dit sans empêcher toutefois que chacun ait la sienne propre. Sans doute nous disons avec une parfaite vérité, que c'est par une seule et même doctrine que la foi des fidèles est imprimée dans le cœur de tous ceux qui croient la même chose; mais autre chose est l'objet de la foi, autre chose la foi elle‑même; celui‑là le trouve dans les choses qui sont, qui ont été ou qui seront, celle‑ci dans l'âme même des fidèles, et n'est visible que pour celui en qui elle est; il est vrai qu'elle se trouve aussi dans les autres, mais ce n'est point la même foi, c'est une foi semblable. Car si elle est une, ce n'est point numériquement, mais génériquement, toutefois à cause de la ressemblance et l'absence de toute espèce de différence, nous ne disons point qu'il y a plusieurs fois, mais qu'il n'y en a qu'une. En effet, quand nous voyons deux hommes parfaitement semblables, nous disons, c'est le même visage, et pourtant nous admirons le visage de chacun des deux. Il est donc plus facile de dire que beaucoup d'âmes étaient les âmes de chacun de ceux dont nous lisons dans les Actes des Apôtres, qu'ils n'avaient qu'une âme (Act., IV, 32), que d'oser dire, dans l'endroit où l'Apôtre dit : « Une seule foi, » (Ephés., IV, 5) qu'il y avait autant de fois que de fidèles. Et pourtant celui qui a dit: « 0 femme, votre foi est grande, » (Matth., XV, 28) et, dans un autre endroit : « Homme de peu de foi, pourquoi avez‑vous douté? » (Matth., XIV, 31) indique bien que chacun a sa foi. Mais on dit
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que la foi de ceux qui croient les mêmes choses est une, de la même manière qu'on dit que la volonté de gens qui veulent les mêmes choses est une, bien que dans tous ceux qui veulent ainsi la même chose, chacun ait sa volonté visible pour lui‑même, et que la volonté des autres lui soit cachée, bien qu'il veuille la même chose, et si elle se manifeste par quelques signes, on la croit plutôt qu'on ne la voit. Mais chacun ayant conscience de lui‑même, ne croit certainement pas que la volonté de son voisin est sa volonté à lui, mais il voit très‑clairement cette volonté.
CHAPITRE Ill.
Certaines volontés qui sont les mêmes dans tous les hommes sont connues à chacun d'eux en particulier.
6. Tel est le rapport intime existant entre tous les êtres d'une même nature ayant vie et faisant usage de la raison, que bien que l'on ignore ce que veut l'autre, il y a cependant certaines volontés communes à tous, qui sont connues de chacun d'eux en particulier. Quoique tout homme en particulier ne sache point ce que veut un autre homme, cependant, en certaines choses, il peut savoir ce que tous veulent. C'est ce qui a donné lieu à cette plaisanterie fort divertissante d'un comédien qui promit un jour, au théâtre, de dire aux assistants à la prochaine représentation ce à quoi ils pensaient et ce qu'ils voulaient tous, et qui, au jour dit, en présence d'un plus grand concours d'assistants que l'attente amenait et qui se tenaient en suspens et silencieux, leur dit, à ce que rapporte l'histoire: Vous voulez acheter bon marché et vendre cher. Dans ce mot d'un homme futile, d'un comédien, tous ne laissèrent point de reconnaitre leur conscience, et applaudirent avec un entrain admirable à cette parole d'une vérité qui sautait aux yeux de tout le monde, mais à laquelle pourtant ils ne s'attendaient point. Or, pourquoi, à la promesse de cet homme de dire quelle était la volonté de tous les assistants, se manifesta‑t‑il une telle attente, sinon parce que l'homme ignore les volontés des autres hommes? Mais notre comédien ignorait‑il aussi cette volonté ? Est‑ce qu'elle échappe même à personne? Pour quoi n'échappe‑t‑elle à personne, sinon parce qu'il y a des choses que chacun peut conjecturer avec raison dans les autres, d'après ce qui se passe en lui‑même, sous l'action ou l'influence du vice ou de la nature? Mais autre chose est voir sa propre volonté, autre chose conjecturer la volonté d'autrui, même d'après les données les plus certaines. En effet, pour ce qui est de Constantinople, par exemple, j'en tiens la fondation pour aussi certaine, parmi les choses humaines, que celle de Rome, bien que j'aie vu celle‑ci de mes propres yeux et que je ne connaisse de la première que ce que j'en sais sur la foi de témoignages étrangers. Quant à notre
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comédien, la certitude qu'il avait acquise en se considérant lui‑même ou en étudiant les autres que c'était une disposition commune à tous les hommes de vouloir acheter bon marché et vendre cher était moins grande; car cette disposition étant réellement un vice, chacun peut acquérir une justice telle, ou si bien tomber dans un vice contraire, qu'il résiste à ce vice et en triomphe. En effet, je connais moi‑même un homme à qui on offrait un livre à acheter, en le lui faisant, par ignorance de sa valeur, bien au‑dessous de son prix, donner au vendeur étonné juste ce qu'il valait, ce qui faisait une somme beaucoup plus grande. D'ailleurs ne peut‑il se trouver un homme assez prodigue pour céder à vil prix ce que ses parents lui ont laissé et payer bien cher la satisfaction de ses passions? Cette sorte de prodigalité n'est pas incroyable, je pense, et si on cherchait des gens qui en fussent atteints, on en trouverait certainement, peut‑être même sans en chercher en rencontrerait‑on qui, par une prodigalité plus que comique, protesteraient contre la proposition et le dire de notre comédien, en payant fort cher des choses honteuses et vendant des champs à vil prix. Nous en connaissons aussi qui, par générosité, ont acheté du blé fort cher pour le revendre à bas prix à leurs concitoyens. Le poète Ennius, a dit aussi : Tous les mortels désirent être loués; certainement il a conjecturé d'après ce qui se passait en lui ou dans les hommes qu'il fréquentait, qu'il en est ainsi dans les autres, et c'est d'après cela qu'il semble avoir dit que telle est la volonté de tous les hommes. Si le comédien avait dit: Vous désirez tous être loués, nul de vous ne veut être blâmé, il semble qu'il aurait encore exprimé la volonté de tout le monde. Cependant il y en a qui, haïssant leurs propres vices, se déplaisent à eux‑mêmes dans ces vices, ne voudraient point être loués en eux et même remercient de leur bienveillance ceux qui les leur reprochent, quand ils le font pour les en corriger. Mais si notre comédien avait dit : Vous voulez tous être heureux, vous ne voulez point être malheureux, il aurait dit une chose que personne n'aurait pu ne point trouver dans sa volonté ; car rien de ce que nous désirons au fond du cœur ne s'éloigne de cette volonté, qui est assez connue pour être la volonté de tous les hommes et pour se trouver dans tous les cœurs.
CHAPITRE IV,
S'il n'y a qu'une volonté parmi les hommes pour le bonheur, il y en a une multitude de différentes quant à la manière de l'acquérir.
7. Il y a lieu de s'étonner en voyant que lorsqu'il n'y a, parmi les hommes, qu'une seule volonté, pour obtenir et conserver le bonheur, il y en ait une telle variété, une telle divergence au sujet du bonheur lui‑même; ce n'est pas que
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tous n'en veuillent, mais tous ne le connaissent point; en effet, si tous le connaissaient, les uns ne penseraient point le trouver dans la vertu de l'âme, les autres dans les délices du corps, ceux-ci dans l'une et les autres en même temps, ceux-là et bien d'autres encore, ici ou là. Car chacun a placé le bonheur de sa vie dans ce qui lui donne le plus de jouissances. Comment se fait‑il donc que tous aiment avec une très‑grande ardeur une chose que tous ne connaissent point? Qui peut aimer ce qu'il ignore? comme je l'ai déjà dit dans les livres précédents (1). Pourquoi donc le bonheur est‑il aimé de tous et cependant n'est point connu de tous? Est‑ce que par hasard, la divergence viendrait de ce que si tout le monde sait quel il est, tout le monde ne sait point où il est? Comme s'il s'agissait d'un lieu de ce monde où chacun devrait vouloir vivre s'il veut vivre heureux, et non point de chercher où est le bonheur comme on cherche quel il est. Car s'il consiste dans les voluptés corporelles, celui‑là est heureux qui jouit de ces voluptés; s'il se trouve dans la vertu de l'âme, celui‑là est heureux qui jouit de cette vertu; et s'il se trouve dans ces deux choses en même temps, on est heureux quand on jouit tout à la fois de l'une et de l'autre. Aussi quand l'un dit: vivre heureux c'est jouir des voluptés corporelles, que l'autre reprend: vivre heureux c'est posséder la vertu de l'âme, n’est‑il pas vrai ou que l'un et l'autre ignorent ce que c'est que le bonheur de la vie, ou du moins que tous les deux ne le savent point? Comment se fait‑il donc qu'ils l'aiment tous les deux si on ne peut aimer ce qu'on ne connait pas ? Est‑ce qu'il n'y aurait que fausseté dans ce que nous avons établi comme très‑véritable et très‑certain, que tous les hommes veulent vivre heureux? En effet, si vivre heureux, par exemple, c'est vivre selon la vertu de l'âme, comment celui qui ne veut point vivre ainsi, veut‑il vivre heureux ? Ne serait‑il pas plus vrai de dire, cet homme ne veut point vivre heureux, puisqu'il ne veut point vivre selon la vertu, seul moyen de vivre heureux? Ce n'est donc point tout le monde qui veut vivre heureux, il n'y a même que très‑peu de gens qui le veuillent, si ce n'est point vivre heureux que de ne point vivre selon la vertu de l'âme, puisqu'il y en a beaucoup qui ne veulent point vivre ainsi. Ce serait donc à tort que le fameux académicien Cicéron même n'aurait point hésité, bien que les Académiciens doutent de tout, à commencer son dialogue avec Hortensius par un point dont nul ne doutait, en plaçant en tête de son entretien cette assertion : Nous voulons tous être heureux ? Loin de nous la pensée de dire qu'une telle proposition est fausse. Mais quoi donc? faudrait‑il le dire, si vivre heureux
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(1) Voir livre VIII, chap. iv et suivant, et, livre X, chap. i et suivant.
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n’était point autre chose que vivre selon la vertu de l'âme, et que celui qui ne veut point vivre ainsi veuille cependant vivre heureux? Cela semblerait par trop absurde, car ce serait comme si nous disions, celui qui ne veut point vivre heureux, veut vivre heureux. Qui pourrait entendre et supporter une telle contradiction? Et pourtant il faut y arriver, s'il est vrai que tout le monde veut vivre heureux, mais ne veut point vivre de la seule manière qu'il est possible de vivre heureux.
CHAPITRE V.
Continuation du même sujet.
8. Est‑ce que par hasard ce qui pourrait nous tirer de cette difficulté c'est d'avoir avancé que chacun place le bonheur de la vie dans ce qui le charme davantage, Epicure dahs la volupté, Zénon dans la vertu, et les autres dans d'autres choses, comme si nous disions que vivre heureux c'est vivre selon son plaisir, d'où il suivrait qu'il n'est pas faux de dire que tout le monde veut vivre heureux, attendu que tout le monde veut vivre de la manière qui lui plait? En effet, si cette parole avait été prononcée dans le théâtre, tous les assistants auraient trouvé cela dans le fond de leurs volontés. Mais Cicéron, après s'être fait cette difficulté, y répond de manière à faire rougir ceux qui seraient de cet avis. En effet, il dit: «Ce ne sont plus les philosophes, mais tous ceux qui sont portés à la dispute, qui disent qu'il n'y a d'heureux que ceux qui vivent au gré de leur volonté; » c'est ce que nous disons nous-même quand nous disons de la manière qui leur plaît. Mais il ajoute bientôt après : « Cela est faux; car vouloir ce qui ne convient pas est le comble du malheur; et ce n'est point un malheur aussi grand alors de ne point obtenir ce qu'on veut, que d'obtenir ce qu'il ne faut pas. » Il ne se peut rien dire de mieux ni de plus vrai. En effet, qui serait assez aveugle des yeux de l'âme, assez étranger à tout l'éclat de l'honneur et assez plongé dans les ténèbres de la honte pour appeler heureux un homme qui vit dans le crime et la honte, et qui n'étant arrêté par personne, puni, repris du moins par personne qui osât le faire, bien plus étant applaudi par beaucoup de monde, attendu comme dit l'Ecriture, « que le pécheur est loué dans les désirs déréglés de son âme et le méchant est béni, » (Ps. IX, 3) accomplit toutes les volontés les plus criminelles et les plus scélérates, par la raison qu'il vit comme il veut, quand au contraire, lors même qu'il serait malheureux, il le serait pourtant moins s'il n'avait rien pu avoir de ce qu'il était coupable de vouloir? Car la volonté mauvaise même seule rend l'homme malheureux, mais il le devient
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davantage par le pouvoir d'accomplir les désirs de sa volonté mauvaise. Aussi comme il est vrai que tous les hommes veulent être heureux, que c'est même la seule chose qu'ils recherchent avec le plus ardent amour, et pour laquelle ils désirent tout le reste, et que nul ne peut aimer ce qu'il ne connait point du tout ou ce dont il ne sait point ce que c'est, et qu'on ne peut ignorer ce qu'est une chose qu'on sait bien qu'on veut, il s'ensuit que tous les hommes connaissent le bonheur de la vie. D'ailleurs tout homme heureux a ce qu'il veut, bien qu'il ne soit pas vrai que tous ceux qui ont ce qu'ils veulent soient heureux; au contraire, ceux qui n'ont point ce qu'ils veulent ou qui n'ont que ce qu'ils sont coupables de vouloir, ne sont point heureux. Par conséquent, on est heureux quand on a ce qu'on veut et qu’on ne veut rien de mal.