Darras tome 17 p. 309
41. Pépin le Bref et toute la nation franque répondirent à l'appel du vicaire de Jésus-Christ. « En apprenant la trahison d'Astolphe, le roi Pépin ne put dissimuler son indignation, dit le continuateur de Frédégaire ; il résolut de passer de nouveau en Italie et convoqua son armée. » On croit que le rendez-vous général et le champ de mai de cette année (755) eurent lieu à Compendium (Compiègne). Éginhard nous apprend en effet que, dans cette dernière ville, le nouveau duc des Bajoarii, Tassilo, vint rendre hommage et promettre fidélité à son oncle Pépin le Bref et à ses cousins Charles et Carloman. « La prestation du serment eut lieu avec grande solennité : elle fut réitérée par le jeune prince et par les chefs de sa nation sur la tombe de saint Denys, de saint Martin de Tours et de saint Germain de Paris 1. » Les guerriers bavarois, sous la conduite de Tassilo, prirent part à l'expédition d'Italie, et ce fut la première fois que ce peuple si longtemps rebelle unit ses drapeaux à ceux des Francs. «L'armée prit sa route par la Bourgogne, continue la chronique de Frédégaire , traversa Chalon-sur-Saône, Genève, et arriva comme la première fois à Maurienna (Saint-Jean-de-Maurienne). A cette nouvelle, le roi lombard leva précipitamment le siège de Rome, et se porta avec toutes ses forces au val de Suze pour arrêter l'ennemi 2. » Ce fut dans l'intervalle qu'arrivèrent à Rome d'abord, puis à Marseille, les deux ambassadeurs grecs, Jean le silentiaire et Grégoire le protosyncelle, envoyés par Copronyme pour revendiquer près de Pépin le Bref les droits de l'empire d'Orient sur l'exarchat de Ravenne. Le roi des Francs avait déjà passé le mont Cenis, vaincu une seconde fois Astolphe au val de Suze et enfermé de nouveau ce prince à Pavie, lorsque, suivant le récit du Liber Pontificalis, le protosyncelle Grégoire, laissant à Marseille son collègue le silentiaire avec le légat du pape, arriva sous la tente du roi des Francs. On sait la réponse de Pépin le Bref. « Aucune raison, dit ce prince, ne sera capable de me faire enlever ces provinces au pouvoir du bienheureux Pierre,
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1Eginlmrd., Annal. ; Pair, lat., tom. CIV, col. 377.
2Fredcgar., Chrome, continuât., IV pars ; Pair, lat., tom. LXXI, col. 6G8.
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p310 PONTIFICAT d'étieune m (752-757).
à la juridiction de l'église romaine et du pontife assis sur le siège apostolique. Je l'affirme par serment, si je me suis tant de fois exposé au hasard des batailles, dans cette lutte contre Astolphe, ce n'est point par des considérations humaines, mais uniquement par amour envers le bienheureux Pierre et pour obtenir le pardon de mes péchés 1. » Pépin le Bref adoptait le langage d'Etienne III et ne prétendait servir que le prince des apôtres son protecteur céleste. « Les Lombards, vaincus au pied des Alpes, reprend le continuateur de Frédégaire, perdirent un grand nombre de soldats, Pépin et Tassilo vinrent mettre le siège devant Pavie et cernèrent si étroitement la ville, que nul ne pouvait en échapper. Comme la première fois, Astolphe eut recours à l'intervention du clergé et des optimates francs, et conjura Pépin de lui accorder la paix. Toujours miséricordieux, Pépin laissa au rebelle le royaume et la vie 2. » Les conditions du traité de paix sont formellement exprimées par Éginhard. «Astolphe, dit-il, rendit à Pépin Ravenne, la Pentapole et tout l'exarchat. De son côté, Pépin en renouvela la donation à saint Pierre 3. » Les annales de Lorsch insistent sur ce point. « Des précautions minutieuses furent prises, disent-elles, pour qu'enfin justice fût rendue à saint Pierre. Pépin se fit de nouveau céder Ravenne, la Pentapole et tout l'exarchat, et après la cession régulière d'Astolphe, il en réitéra la donation solennelle à saint Pierre 4.» Des otages furent livrés par le roi lombard, qui dut, ajoute le continuateur de Frédégaire, renouveler le serment de tenir enfin ses promesses, et, chose sans doute plus désagréable, pour lui, abandonner aux Francs tout le trésor royal qui se trouvait à Pavie. «Les deux tiers en furent distribués à l'armée, Pépin eut pour sa part l'autre tiers. Après cette expédition triomphante, le roi des Francs ramena son armée dans les Gaules, et les deux années suivantes (756-757) s'écoulèrent en paix 5. »
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1. Cf. n» 12 de ce chapitre ; Lib. Pontifie. ; Pair, iat., toui. CXXV111, col. 109S. 1 Fredegar., loc. cit..
2. Eginhard., Annal.; Pair. Iat., tom. CIV, col. 377. Nous avons déjà cité le texte latin d'Egiuhard, n» 33, note 3 de ce chapitre.
3.Annal. Laurissem. ; Pair. Iat., tom. QVj col. 373.
4. Fredegar., Chronic, loc. cit.
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p311 CHAP. III. — IIe DONATION DE PÉPIN AU SAINT-SIÈGE.
42.La seconde donation solennelle de Pépin au saint-siége eut donc lieu comme la première sous les murs de Pavie, et le lecteur a vu passer sous ses yeux les témoignages explicites de nos chroniqueurs, lesquels constatent la réalité de cette donation et confirment sur ce point le récit du Liber Pontificalis. Ce dernier nous apprend qu'un acte authentique, signé par le roi des Francs, fut rédigé à cette occasion, et que cet acte se conservait dans les archives de l'église romaine. L'archichapelain Pulrad, avec une escorte de soldats francs, fut délégué pour prendre réellement possession des villes et territoires dont Pépin le Bref cédait le domaine souverain au pape. Il vint déposer sur la confession de saint Pierre1, avec l'acte de donation, les clefs des vingt-deux villes qui relevaient dès lors de la souveraineté du saint-siége. « C'est ainsi, dit excellemment M. Mignet, que s'accomplit le grand changement qui rendit le pape prince territorial en Italie et fit plus tard de lui le chef suprême de la monarchie chrétienne en Europe. Le christianisme commença à passer de la domination morale à la domination temporelle, et l'Église à devenir la source du droit et de l'autorité 2. »
43.Il faut rendre justice au roi des Lombards. Ce grand fait s'accomplit malgré lui ; il n'en comprit ni la raison profonde, ni l'immense portée. Il s'y opposa tant qu'il put, et même après le second traité de Pavie, il songeait encore à revenir sur ses nouveaux serments. Astolphe personnifiait la politique étroite et cupide de ces tyrans vulgaires, que le succès d'un jour enivre et qui croient fonder des empires parce qu'ils comptent dans leur vie un acte réussi de brigandage. Sa mort inopinée, sous la dent d'un sanglier qu'il chassait dans les forêts voisines de Pavie, termina ses intrigues et ses projets de vengeance. L'élection de Desiderius (Di-
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1Par une singulière
distraction, qui n'est peut-être qu'une erreur typographe, M. Mignet confond
ici la confession de Saint-Pierre, c'est-à-dire le tombeau du prince des
apôtres, conservé à la basilique vaticane, avec un confessionnal. Voici
les paroles du savant académicien : « Fulrad, abbé de Saint-Denys, fut chargé
d'opérer cette investiture et il déposa dans le confessionnal de Saint-Pierre
l'acte de donation de Pépin avec les clefs des
villes. » (Introduit, de l'ancienne Germanie dans la société civilisée, pag.
98.)
2.Mignet, ibid., pag. 90.
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p312 PONTinCAT d'étienne ni (752-757).
dier) duc de Toscane (756), à Laquelle Etienne III et Fulrad prirent une part fort active, paraissait devoir assurer au saint-siége la possession tranquille de ses nouveaux domaines et à l'Italie une longue période de paix. Itatchis, sorti un instant de son monastère, comme par un regain d'ambition, dut abandonner ses espérances et fut réintégré au Mont-Cassin. Dans une dernière lettre adressée à Pépin le Bref et confiée à Fulrad, qui retournait en France avec Georges évêque d'Ostie et Jean le sacellaire, Etienne laisse déborder les plus vifs accents de reconnaissance. « Il nous serait impossible, très-excellent fils, de dire tout ce que nous vous devons. La puissance divine a fait par vous des miracles dignes des jours anciens. Les pèlerins qui accourent ici de tous les points de l'univers célèbrent votre magnificence ; ils prient avec nous pour votre prospérité et le bonheur des Francs. Nouveau Moïse, nouveau David, vainqueur chéri de Dieu, vous avez arraché le peuple fidèle aux mains des nations étrangères. Soyez béni, illustre fils, par le Dieu puissant qui a fait le ciel et la terre, par le Dieu qui est la splendeur de toute justice. Que le Seigneur protège et défende vos très-aimants fils, mes enfants spirituels, les seigneurs Charles et Carloman, constitués par lui rois des Francs et patrices des Romains, avec leur mère très-chrétienne, la très-excellente reine, votre très-douce compagne, fidèle à Dieu, notre spirituelle commater. Que Dieu multiplie votre race, qu'il la bénisse à jamais et la maintienne sur le trône : qu'il garde florissante sous votre autorité toute la nation des Francs 1. » Cette lettre si glorieuse pour la France et pour la dynastie carlovingienne fut comme le testament d'Etienne III, qui mourut en paix le 26 avril 757.