La foi chrétienne hier et aujourd’hui 56

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   Le dilemme des deux voies ‑ transposer la christologie sur le plan de l'histoire scientifique ou la réduire à elle d'une part, se dégager complètement de l'histoire scientifique et abandonner ce domaine considéré comme superflu pour la foi, d'autre part ‑, ce dilemme pourrait se résumer exactement dans l'alternative, qui préoccupe la théologie moderne: Jésus ou Christ ?

 

La théologie moderne commence d'abord par se détourner du Christ pour fuir vers le Jésus de l'histoire, vers celui que la science historique peut atteindre.

 

Ensuite, à l'apogée de ce mouvement, chez Bultmann, il y a un revirement, c'est la fuite en sens inverse, un retour à partir de Jésus vers le Christ; cette fuite est pourtant déjà en train de se changer en une nouvelle fuite à partir du Christ vers Jésus.

 

   Examinons de plus près ce mouvement de zigzag de la théologie moderne, car il nous permet d'approcher le fond du problème. A partir de la première tendance ‑ du Christ vers Jésus ‑Harnack a élaboré, au début du siècle, son «Essence du christianisme ».

 

Ce livre présente une certaine forme de christianisme, pleine d'une

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p130 JESUS‑CHRIST

 

confiance orgueilleuse et optimiste dans la raison, forme en vue de laquelle le libéralisme avait expurgé le Credo originel. Une des phrases capitales de cette oeuvre affirme: «Il n'y a pas de place pour le Fils, mais uniquement pour le Père, dans l'évangile tel que Jésus l'a prêché 6. »

 

Comme cela paraît simple, et quelle libération! Là où la profession de foi au Fils avait créé la division chrétiens et non‑chrétiens, chrétiens de tendances diverses, opposés entre eux ‑ le message sur le Père pourra créer de nouveau l'union.

 

Alors que le Fils n'appartient qu'à quelques‑uns, le Père appartient à tous et tous Lui appartiennent. Là où la foi a divisé, l'amour peut unir. Jésus contre le Christ, cela signifie plus de dogme, rien que l'amour.

 

C'est pour avoir fait de Jésus prêchant, qui annonçait à tous les hommes leur Père commun, les rendant ainsi tous frères, un Christ prêché, qui exigeait la foi et devenait dogme, que l'on est arrivé, selon Haruack à la rupture decisive: Jésus avait proclamé le message de l'amour, dégagé de toute doctrine; c'était là la grande révolution qui avait fait éclater la cuirasse de l'orthodoxie pharisienne; au lieu de cette orthodoxie intolérante, il avait préconisé la simplicité de la confiance dans le Père, de la fraternité de tous les hommes et de la vocation de tous à un seul amour.

 

On y a substitué la doctrine de l'homme‑Dieu, du « Fils »; ainsi, à la place de la tolérance et de la fraternité qui constituent le salut, on a mis une doctrine du salut (Heil), qui ne peut signifier que malheur (Unheil), et qui a déclenché bataille sur bataille, division sur division.

 

D'où le mot d'ordre: laissons le Christ prêché, objet de la foi qui divise; tournons‑nous vers le Jésus prêchant, vers l'appel à la puissance unifiante de l'amour sous un même Père et avec la multitude des frères.

 

On ne peut nier que ce soient là des appels émouvants et impressionnants, que l'on aurait tort d'ignorer allègrement. Et pourtant, pendant que Harnack proclamait encore son message optimiste de Jésus, voilà que les pas de ceux qui ont enterré son oeuvre retentissaient déjà à la porte.

 

A ce moment‑là déjà, la preuve était faite que ce pur Jésus, dont parlait Harnack, n'était qu'un rêve romantique, une fata-

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p131 JE CROIS EN JESUS‑CHRIST

 

morgana de l'historien, un mirage de sa soif et de son désir, qui se dissipe à mesure qu'il en approche.

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon