Darras tome 6 p. 11
6. La dénomination flétrissante de «brigands, » dont se sert l'historien juif, lui était imposée par sa situation particulière. Comblé de faveurs par Vespasien et Titus, Josèphe écrivait, dans un palais de Rome, l'histoire des derniers malheurs de Jérusalem. Il faut donc nécessairement faire ici une réserve, qui est d'ailleurs de tous les temps et de tous les pays. Le langage politique de l'époque appelait « brigands, » des hommes qu'on eût acclamés comme les héros de l'indépendance nationale, si la victoire eût couronné leur drapeau. Nous admettons volontiers cette rectification proposée par M. Salvador2, qui avoue du reste qu'en plus d'une occasion le brigandage proprement dit se mêla au mouvement général, provoqué par un sentiment de noble et généreux patriotisme. L'association des sicaires jeta l'épouvante dans toute la Palestine; elle joignit la politique du pillage à celle de l’indépendance et se montra surtout fidèle au parti du crime. «Les sicaires, dit M. Salvador, prirent leur nom de la courte épée, semblable à celle des Perses, qu'ils portaient sous leur manteau, et qui était légèrement recourbée comme le poignard ou sica des Romains. Dans des conciliabules secrets, cette association rendait des jugements de mort qu'on exécutait en plein jour, au milieu de la foule et jusque dans les
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1. Joseph-, Aniiq.jud., lib. XX, cap. vi. — 2. Salvador, Domin. rom. en Judée, tom. I, pag. 503.
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parvis du Temple 1. Vainement les hommes désignés pour victimes s'entouraient de toutes les précautions imaginables, le bras fatal du meurtrier réussissait toujours à les atteindre 2. Les chefs de cette faction, la plus exaltée du parti des indépendants et des zélateurs, furent les premiers à s'emparer des meilleures forteresses occupées par les Romains, et les derniers à y rester, au jour de la lutte décisive3. » Ces réflexions sont fort justes ; mais il est impossible de laisser dans l'ombre un fait que M. Salvador ne relève point, malgré son importance, et qui ressort manifestement du récit de Josèphe. Nous voulons parler des magiciens et des impos-teurs, qui se présentaient chaque jour à la population enthousiasmée, comme des messies et des prophètes. Le véritable carac-tère de la Judée, à cette époque solennelle, était l'universelle expectative d'un Rédempteur. Toutes les supputations des temps faites par les Rabbi s'accordaient donc entre elles et fixaient l'heure de l'apparition du Christ. On conçoit qu'un Israélite du XIXe siècle ait pu omettre ce détail significatif. Mais le texte de Josèphe n'en est pas moins clair et précis, une réticence calculée ne fait qu'en augmenter la force. Josèphe continue en ces termes le récit des malheurs de sa patrie : «Césarée fut le théâtre d'une lutte sanglante entre les Juifs et les Syriens qui se disputaient la priorité du droit de citoyens en cette ville. Les Juifs établissaient leur prétention sur le fait que Césarée avait eu pour fondateur un prince de leur nationalité, Hérode l'Ancien. Les Syriens se rejetaient sur l'origine antérieure de la ville, qui portait le nom de Tour de Straton, à une époque où aucun Hébreu n'y avait encore mis le pied. La discussion ne tarda pas à venir aux oreilles des magistrats, qui firent arrêter les principaux chefs de chaque parti et les ren-voyèrent flagellés. Cette justice distributive, un peu sommaire, arrêta pour quelque temps la sédition. Mais les Juifs de Césarée, aux mains desquels se trouvaient les fortunes les plus considérables, persistèrent dans un système d'outrages perpétuels contre les Syriens. Ceux-ci, moins riches, mais plus nombreux et
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1. Joseph, Bell. Jud. lib. Il, cap. xm. — 2. Bell, jud., ibid. — 3. Salvador, Domin. rom. en Judée, tom. I, pag. 506.
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comptant d'ailleurs sur l'appui de leurs compatriotes, enrôlés dans la milice romaine de leur garnison, rendirent aux assaillants injures pour injures. On en vint aux mains; on se battit à coups de pierres, et chaque parti laissa un grand nombre de morts et de blessés dans les rues de la ville. Cependant la victoire demeura aux Juifs. Félix fit tous ses efforts pour apaiser cette guerre civile. Il parut au milieu des émeutiers, suppliant les Hébreux de cesser la lutte. Ses exhortations ne furent point écoutées; il fit alors avancer ses soldats, qui massacrèrent un certain nombre de rebelles et firent beaucoup de prisonniers. Les palais des Juifs avec toutes leurs richesses furent livrés au pillage. Une députation d'Hébreux vint alors supplier le gouverneur de mettre fin au désastre et de faire donner aux troupes le signal de la retraite. Félix y consentit, après avoir pris des mesures pour éviter le retour de pareilles scènes 1. » L'insurrection et la guerre s'allumaient de toutes parts. La vengeance céleste pesait sur le peuple déicide. « Sur ces entrefaites, ajoute Josèphe, Agrippa le Jeune, usant de sa prérogative de Roi des Sacrifices, donna le souverain pontificat à Ismaël, fils de Phabé. Ce choix fut mal accueilli des prêtres et des princes du peuple. Le nouveau pontife, pour se mettre à l'abri de leur ressentiment, se fit escorter d'une troupe de sicaires et de bandits, qui livraient, dans les rues de Jérusalem, des combats incessants et remplissaient la ville de carnage. Nul ne réprimait leur insolence; on eût dit une cité sans gouvernement. L'audace des souverains pontifes alla si loin, qu'ils envoyaient leurs soldats jusque dans les campagnes, arracher, à l'époque de la moisson, les dîmes de gerbes et d'olives destinées à de pauvres prêtres, que cette spoliation faisait mourir de faim. Tout était sédition et violence ; la justice avait disparu de la Judée2. »
7. La fermentation qui travaillait alors ce malheureux pays était entretenue par l'état général de l'Orient. La guerre des Parthes contre les Romains avait pris des proportions formidables. Les princes d'Adiabénie, alliés des Parthes, usaient de toute leur
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1. Joseph, Àntiq.jud., lib. XX, cap. VI. — 2. Id., ibid.
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influence pour soulever la population de Jérusalem. « L'an 54, au début du règne de Néron, dit M. Salvador, des rumeurs sinistres annoncèrent dans Rome que les Parthes, conduits par Vologèse, venaient de chasser de l'Arménie le roi nommé par un décret impérial. La position du royaume d'Arménie entre la mer Noire et la mer Caspienne, au midi de la chaîne du Caucase, faisait sentir aux Romains la nécessité d'empêcher que les Parthes n'établissent leur autorité dans ces contrées. Ce qui se passe de nos jours explique suffisamment l'intérêt des deux puissances. Si un des plus grands États de l'Europe moderne, si l'empire russe s'applique avec tant d'ardeur à assurer sa domination absolue dans les régions du Caucase, c'est qu'il est bien convaincu que cette possession le rendrait maître en grande partie de l'Asie-Mineure, de la Syrie et de la Méditerranée orientale. A la nouvelle de l'invasion des Parthes, l'empereur ordonna des levées de troupes et fit concentrer les légions d'Orient. Néron désigna aussi les personnages que les armées romaines auraient à élever sur les trônes de la Grande et de la Petite-Arménie. L’un et l'autre de ces princes appartenaient à la famille des Hérodes. Tigrane, le prétendant au royaume de la Grande-Arménie, descendait des enfants que Glaphyra, fille du roi de Cappadoce, avait eus d'Alexandre, fils aîné de la reine Mariamne-Machabée. Aristobule, prétendant désigné pour la Petite-Arménie, était né du premier mariage du roi de Chalcide, Hérode, frère d'Agrippa Ier. Un ordre immédiat de Néron avertit Agrippa II, roi de Galilée, de se tenir prêt à entrer sur le territoire des Parthes, et de fournir le meilleur contingent possible à l'armée qui allait placer ses deux cousins sur deux trônes de l'Orient. Sans s'effrayer des menaces de Rome, Vologèse avait établi son propre frère Tiridate sur le trône d'Arménie. Le commandement de l'expédition romaine fut confié à Corbulon. Ce général avait acquis ses premiers grades militaires sur les bords du Rhin et dans les combats contre les peuples de la Germanie. Outre la science de la guerre, l'habileté diplomatique et une rare fermeté de caractère, Corbulon possédait des avantages extérieurs précieux ; sa taille imposante et la magnificence de sa parole atti-
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raient sur lui l'attention générale et enthousiasmaient les soldats. Il commença par réorganiser les troupes de Syrie qui s'étaient énervées dans le repos, et cette mesure devint d'autant plus fatale à Jérusalem que presque toutes les légions de Corbulon, la troisième, la cinquième, la dixième, la douzième, passèrent dans la suite sous les ordres des généraux romains de la guerre de Judée. Au printemps de l'an 39, la guerre contre Tiridate fut ouverte. Ce prince évita les grandes batailles et fit consister son plan à harceler les ennemis, à multiplier autour d'eux les privations et les misères. Mais Corbulon, lassé bientôt des résultats de cette tactique, se porta sur les principales cités des Arméniens et sur leur capitale Artaxate. D'après l'opinion généralement admise à cette époque, Annibal, obligé de quitter l'asile qu'il avait obtenu à la cour de Syrie, s'était retiré en Arménie. Là, ce grand capitaine avait déterminé le roi Artaxias à bâtir une capitale qui pût servir au besoin de rempart contre les Romains. Annibal lui-même en choisit la situation, en traça l'enceinte. On appela cette ville Artaxate, du nom du roi, et Plutarque en indique suffisamment l'importance par le surnom qu'il lui donne de Carthage de l'Arménie. Les forces de Tiridate consistaient essentiellement en cavalerie. Ce prince ne voulut pas s'engager sur un terrain trop désavantageux, et renonça à défendre la capitale de son royaume. Il pouvait difficilement prévoir quel sort serait réservé à cette cité, par des hommes qui signalaient toutes les autres nations comme des barbares. Dès que Tiridate eut éloigné ses troupes, les habitants d'Artaxate se hâtèrent d'ouvrir leurs portes à Corbulon. Mais cette soumission ne suffisait pas au vainqueur. Après avoir fait sortir de la ville la population tout entière, le général ordonna de livrer la capitale de l'Arménie aux flammes, et de raser la nouvelle Carthage jusqu'en ses fondements. L'état de la guerre était loin d'exiger une exécution si cruelle; mais Rome avait à cœur de détruire en Asie tous les centres d'action où elle rencontrait quelque obstacle sérieux à son pouvoir. Comme l'incendie d'Artaxate ne précéda que de douze années la ruine de Jérusalem, un grand nombre des mêmes
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soldats alluma successivement les torches qui servirent à embraser l'une et l'autre de ces villes.1»