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CHAPITRE VI

  De si hautes faveurs produisent dans l'âme un tel désir de jouir complètement de Celui qui les lui accorde, qu'elle vit dans un tourment indicible et savoureux tout à la fois. Elle appelle la mort de tous ses vœux, et c'est avec larmes qu'elle conjure d'une façon presque constante le Seigneur de la tirer de cet exil. Tout ce qu'elle voit ici-bas la fatigue. Dès qu'elle se trouve dans la solitude, elle éprouve quelque soulagement, mais aussitôt la peine de l'exil vient l'assaillir de nouveau, et quand elle n'a pas cette peine, elle ne goûte pas de repos. Enfin ce pauvre petit papillon ne saurait trouver une demeure stable. Comme l'âme brûle d'un amour si tendre, la plus petite occasion qui active son feu lui fait prendre son vol. Voilà pourquoi les ravissements lui sont très fréquents dans cette Demeure, et elle ne peut les empêcher, même en public. Aussitôt alors pleuvent sur elle les persécutions et les murmures. Vou­drait-elle être sans crainte? on ne le lui permet pas, parce que beaucoup de personnes et surtout les confesseurs sont les premiers à l'effrayer. Sans doute il lui semble qu'elle jouit intérieurement d'une profonde sécurité, surtout quand elle se trouve seule avec Dieu ; mais par ailleurs son affliction est extrême parce qu'elle craint

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d'être trompée par le démon et d'offenser Celui qu'elle aime tant. Quant aux murmures dont elle est l'objet, elle en ressent peu de peine, à moins que le confesseur lui-même ne l'éprouve comme si elle pouvait empêcher ces ravissements. Aussi elle ne cesse de demander à tout le monde de prier pour elle, et de supplier Sa Majesté de la conduire par un autre chemin, parce qu'on lui dit de le faire, vu que celui-là est plein de dangers. Mais comme elle y a trouvé un si grand profit, et comme tout ce qu'elle lit, apprend et sait par les commandements de Dieu, lui montre avec évidence que ce chemin mène au ciel, elle ne peut arriver, malgré tous ses efforts, à en désirer un autre, et elle se remet entre les mains de Dieu. L'impuissance même où elle est de désirer une autre voie lui cause de la peine, car il lui semble qu'elle n'obéit pas au confesseur; et cepen­dant elle voit que toute sa sécurité contre les illusions consiste à obéir au confesseur et à ne point offenser Notre-Seigneur. Aussi, dût-on la mettre en pièces, elle ne commettrait pas, pense-t-elle, un seul péché véniel de propos délibéré, et c'est un profond chagrin pour elle de constater qu'elle ne peut s'empêcher d'en com­mettre beaucoup, sans même s'en apercevoir.

  Dieu donne à l'âme qui est en cet état un désir telle­ment vif de ne le mécontenter en rien, même dans les plus petites choses, ou de ne pas commettre la plus légère imperfection, si c'est possible, que, n'eût-elle pas d'autre motif, celui-là seul suffit pour qu'elle veuille fuir la compagnie du monde. Aussi appelle-t-elle de tous ses vœux le bonheur de ceux qui vivent ou ont vécu dans les déserts. D'un autre côté, elle voudrait se lancer au milieu du monde, pour tâcher de contri­buer à ce qu'une âme au moins loue Dieu davantage. S'agit-il d'une femme, elle s'afflige de ce que les chaînes où la retient son sexe l'empêchent d'exercer ce zèle; aussi quelle envie ne porte-t-elle pas aux hommes

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qui ont la liberté de parler à haute voix et de publier combien est grand le Dieu des armées !

  0 pauvre petit papillon! Lié par tant de chaînes, comme tu es impuissant à voler où tu voudrais ! Ayez-en pitié, ô mon Dieu; faites qu'il puisse réaliser au moins quelque peu ses désirs, pour votre honneur et pour votre gloire ! Ne vous souvenez pas du peu qu'il a fait pour mériter cette faveur, ni de la bassesse de sa nature. Vous êtes tout-puissant, ô Seigneur, vous qui avez commandé à la mer immense de se retirer et au grand fleuve du Jourdain de s'arrêter pour donner un libre passage aux enfants d'Israël 1. Ne ménagez pas trop cette âme. Donnez-lui l'appui de votre force, et elle pourra endurer de nombreux travaux. Elle est résolue à les souffrir et elle les désire ardemment. Déployez, Seigneur, la puissance de votre bras, afin qu'elle ne passe pas son existence dans de viles occupations. Que votre magnificence se manifeste dans une créature aussi faible et aussi vile qu'une femme, et le monde, comprenant que les grandes œuvres qu'elle accomplit ne sauraient venir d'elle, vous en attribuera toute la gloire. C'est ce qu'elle veut, quoi qu'il puisse lui en coûter. Eût-elle mille vies, elle est prête à les sacrifier; et si par là elle porte une seule âme à vous louer un peu plus, elle les considérera comme bien employées. Mais elle voit avec évidence qu'elle ne mérite pas de souffrir pour vous la plus petite épreuve, et à plus forte raison de mourir pour vous.

  Je ne sais à quel propos ni dans quel but je vous ai tenu ce langage, mes Sœurs; mais j'étais hors de moi! Ce que nous devons regarder comme absolument cer­tain, c'est que ces désirs sont produits par les suspen­sions ou les extases. Ce ne sont point des désirs qui

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I. Réminiscences de la Bible: Exod., XIV, et Josué, III.

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passent; ils sont durables, et à l'occasion l'âme montre bien qu'ils ne sont point simulés. Mais pourquoi ai-je dit qu'ils sont durables? Car l'âme se trouve parfois pleine de lâcheté dans les moindres circonstances, envahie par la crainte et si peu courageuse qu'il lui semble impossible de rien entreprendre. Le Seigneur veut alors, je crois, la laisser à ses propres forces naturelles pour son plus grand bien. Et, en effet, elle voit que si elle a pu quelque chose, ce n'est que par un don de Sa Majesté. Elle le voit d'une manière tellement claire qu'elle en est anéantie; elle connaît mieux la miséricorde et la grandeur que Dieu daigne manifester dans une créature aussi vile, Toutefois son état le plus ordinaire est celui que j'ai déjà dit.

  Il est une chose, mes Sœurs, sur laquelle j'appelle votre attention. Lorsque vous avez ces désirs véhéments de voir Notre-Seigneur qui nous oppressent tant par­fois, il ne faut pas les favoriser, mais au contraire vous en divertir, si vous le pouvez. Il y en a d'autres auxquels on ne saurait résister, comme vous le verrez, lorsque j'en parlerai plus loin. Du moins, on peut résister quel­quefois à ceux dont nous parlons en ce moment, parce que la raison est tout à fait libre pour se conformer à la volonté de Dieu et redire les mêmes paroles que saint Martin1. L'âme a la faculté de faire diversion à ces désirs lorsqu'ils sont très véhéments, en considérant qu'ils semblent être de personnes déjà très avancées, et que le démon pourrait bien les susciter pour nous faire croire que nous sommes de ce nombre; aussi est-il bon de marcher toujours avec crainte. Néanmoins, je suis persuadée que le démon est impuissant à donner

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I. La Sainte fait allusion aux paroles que le saint prononça peu avant de mourir : «Seigneur, si je suis encore nécessaire à votre peuple, je ne refuse pas le labeur; mais que votre volonté se fasse. »

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cette quiétude et cette paix que produit dans l'âme la peine causée par le désir de voir Dieu. Il excitera seule­ment quelque passion, comme la peine que l'on éprouve pour les choses du monde. Ceux qui n'ont pas l'expé­rience de l'un et de l'autre ne pourront les discerner; et, considérant que ces désirs sont une chose excellente, ils les favoriseront de tout leur pouvoir; un très grand dommage en résultera pour leur santé, parce que cette peine est continuelle, ou du moins très ordinaire.

 

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