P989 C H A PITRE SEPTIÈME
Ainsi donc, quand ce feu dont nous avons parlé n'est pas allumé dans la volonté et que l'on ne sent pas Dieu présent, il faut le chercher; voilà ce que Sa Majesté veut que nous fassions, à l'exemple de l'Épouse des Cantiques. Nous devons, comme saint Augustin le dit, je crois, dans ses Méditations, ou ses Confessions1, demander aux créatures quel est celui qui les a faites. Ne soyons donc pas comme des insensés et ne perdons pas le temps à attendre ces ravissements où il nous a élevés une fois; car dans les débuts il peut se faire qu'il laisse s'écouler une année ou même plusieurs avant de nous accorder la même faveur. Sa Majesté en sait la raison que nous ne devons pas chercher à connaître, d'ailleurs il n'y a pas de motif pour cela. Nous n'ignorons pas que, pour plaire à Dieu, il faut suivre la voie des commandements et des conseils; soyons-y donc très fidèles ; méditons sur la vie et la mort de Notre-Seigneur ainsi que sur toutes nos obligations envers lui ; puis le reste nous sera accordé, quand il lui plaira.
Ces personnes me répondent qu'elles ne peuvent s'arrêter à de telles méditations, et ce que j'ai dit précédemment montre qu'elles ont peut-être raison sous un certain rapport. Vous savez qu'autre chose est le raisonnement qui se fait à l'aide de l'entendement, autre chose est la représentation de la vérité faite à l'entendement par la mémoire. Vous direz peut-être que vous ne comprenez pas ce que je dis, et en vérité, peut-être n'en ai-je pas moi-même assez l'intelligence pour vous l'expliquer; cependant je m'exprimerai comme je pourrai. J'appelle méditation les raisonnements nombreux que nous faisons avec l'entendement de la manière suivante : Nous commençons à songer à la
-----------------------------
I. Ce mot est ajouté en marge par la Sainte. Confessions, 1, X. c. VI. Soliloques, c. XXXI.
=================================
P990 SIXIÈMES DEMEURES
faveur que Dieu nous a accordée en nous donnant son Fils unique; et, sans nous arrêter là, nous passons à tous les mystères de sa glorieuse vie; ou bien nous commençons à méditer sur la prière de Notre-Seigneur au jardin des Oliviers, et, sans nous y fixer, l'entendement continue à suivre le Sauveur jusqu'à ce qu'il le considère cloué à la Croix; ou bien nous prenons un point particulier de la Passion, par exemple la prise du Sauveur; et, réfléchissant sur ce mystère, nous considérons dans le détail tout ce qui peut frapper notre intelligence et notre cœur, comme la trahison de Judas, la fuite des Apôtres, et les autres circonstances. Cette oraison est admirable et très méritoire.
Quant à cette oraison, les âmes élevées par Dieu aux choses surnaturelles et à la contemplation parfaite déclarent à bon droit qu'elles ne peuvent s'y livrer; comme je l'ai déjà dit, j'en ignore le motif; mais elles ne pourront presque jamais la faire. Toutefois elles auraient tort de dire qu'elles ne peuvent s'arrêter à ces mystères, ni les avoir souvent présents à l'esprit, surtout lorsque l'Église catholique les célèbre. Il n'est pas possible que l'âme, après tant de faveurs reçues de Dieu, perde le souvenir de marques d'amour si précieuses, qui sont en effet comme de vives étincelles bien capables de l'embraser davantage encore dans son amour pour Notre-Seigneur. Ces personnes ne doivent pas se comprendre elles-mêmes. Elles considèrent, en effet, ces mystères d'une manière plus parfaite; elles les ont tellement présents à l'esprit et imprimés dans la mémoire, que la simple vue du Sauveur prosterné au jardin des Oliviers et répandant une épouvantable sueur suffit pour les entretenir non seulement une heure, mais plusieurs jours. Elles voient qui il est et combien nous avons été ingrats après toutes les souffrances qu'il a endurées; leur volonté alors,
=================================
P991 C H A P I T R E SEPTIÈME
bien que n'ayant pas de tendresse sensible, s'applique aussitôt à désirer glorifier quelque peu une telle miséricorde, souffrir quelque chose pour celui qui a tant souffert et autres choses semblables dont elles occupent la mémoire et l'entendement. Tel est, à mon avis, le motif pour lequel elles ne peuvent s'appliquer à discourir davantage sur la Passion ; et cela leur fait croire qu'elles ne peuvent y penser. Si elles n'y pensent pas, il est bon qu'elles s'efforcent de le faire ; car, je le sais, l'oraison la plus sublime ne les en empêchera point; et je ne saurais trouver bon que l'on ne s'y applique pas souvent. Que le Seigneur veuille alors la faire entrer dans l'extase, à la bonne heure ; d'ailleurs, ne le voudrait-elle pas, il l'obligerait à abandonner l'exercice auquel elle est occupée. Je regarde comme absolument certain que cette façon de procéder, au lieu d'être un obstacle à l'âme, la prépare au contraire beaucoup à recevoir toutes sortes de biens. Ce qui lui serait nuisible, ce serait une sérieuse application à la méditation de discours dont j'ai parlé au début; car, à mon avis, l'âme parvenue à un état plus élevé en est incapable. Je puis me tromper en cela. Dieu, en effet, conduit les âmes par des voies différentes. Mais on ne doit pas condamner ceux qui ne peuvent suivre ce Chemin ni les juger incapables de jouir de ces faveurs si précieuses qui sont renfermées dans les mystères de notre trésor, Jésus-Christ. Personne, quelque spirituel que vous le supposiez, ne me fera croire que ce serait bien.