extrait 47

  Il y a certains principes et même certains moyens en faveur chez quelques âmes. Dès qu'elles arrivent à l'oraison de quiétude et savourent les délices et les goûts que le Seigneur y donne elles s'imaginent qu'il est très important de demeurer toujours dans cette jouissance. Qu'elles veuillent bien m'en croire, et ne pas se laisser tant absorber, comme je l'ai dit dans un

================================

P992                  SIXIÈMES       DEMEURES

 

autre endroit1; la vie est longue, et les épreuves y sont nombreuses; nous avons besoin de jeter les yeux sur le Christ notre modèle, pour voir comment il les a endu­rées, et de considérer même ses Apôtres et les Saints, afin de pouvoir comme eux les supporter avec perfec­tion. C'est une trop bonne compagnie que celle du bon Jésus, pour que nous nous séparions de lui; j'en dis autant de celle de sa très sainte Mère. Il a pour très agréable que nous compatissions à ses peines, alors même que nous laisserions parfois de côté notre propre contentement et notre satisfaction personnelle. Cette conduite est d'autant plus nécessaire que les délices de l'oraison ne sont pas tellement fréquentes qu'il n'y ait du temps pour tout. Pour moi, je considérerais comme suspect l'état d'une âme qui me déclarerait qu'elle est toujours dans les délices et qu'elle ne peut jamais faire ce que j'ai dit2. Croyez-le de même; ne négligez aucun effort pour sortir d'une telle illusion et d'une pareille ivresse. Si vos efforts n'y suffisent pas, prévenez la prieure, afin qu'elle vous donne un office où vous aurez tant d'occupations que vous sortiez de ce danger; car s'il durait longtemps, il serait très grave au moins pour l'esprit et pour la tête.

  Je crois avoir suffisamment expliqué l'importance qu'il y a, quelque spirituel que l'on soit d'ailleurs, à ne pas fuir les choses corporelles au point de nous imaginer que même la très sainte Humanité de Notre-Seigneur nous fait tort. On allègue, il est vrai, cette parole que le Seigneur adressa à ses disciples : Il vous est expédient que je m'en aille3. Pour moi, je ne puis souffrir qu'on fasse cette objection. Ah! certes, le

-----------------

1. Au livre des Fondations, ch. VI.

2.  C'est-à-dire penser à la Passion et à la mort de Notre-Seigneur.

3.  S. Jean XVI, 7.

===============================

P993            CHAPITRE        SEPTIÈME

 

Sauveur n'a pas dit cette parole à sa très sainte Mère, parce qu'elle était ferme dans la foi. Elle savait qu'il était Dieu et Homme tout ensemble; et, bien qu'elle lui portât plus d'amour qu'eux, elle y mettait tant de perfection que la vue de la Sainte Humanité lui servait encore de stimulant. Les Apôtres ne devaient pas être alors aussi fermes dans la foi qu'ils le furent plus tard, et que nous devons l'être nous-mêmes maintenant.

  Je vous l'assure, mes filles, je regarde comme dan­gereux de considérer comme un obstacle à notre per­fection la Sainte Humanité de Notre-Seigneur. Le démon pourrait nous amener par là jusqu'à nous faire perdre la dévotion envers le Saint Sacrement. L'illusion où je me suis trouvée n'arriva pas, à mon avis, aussi loin ; mais je ne prenais plus de plaisir à penser si longtemps à Notre-Seigneur Jésus-Christ; je m'entre­tenais dans cette ivresse en attendant le retour des délices dont j'avais joui. Mais je vis clairement que cette voie n'était pas bonne. Comme je ne pouvais goûter toujours ces délices, ma pensée s'en allait ici et là, et mon âme, semblable à l'oiseau qui voltige et ne trouve pas où se poser, perdait beaucoup de temps; elle ne faisait point de progrès dans les vertus et ne profitait point de l'oraison. J'en ignorais la cause et, à mon avis, je ne l'aurais jamais connue, parce que la voie que je suivais me semblait très bonne, si une personne, servante de Dieu, avec laquelle je traitai de mon oraison, ne m'avait éclairée. Depuis lors, j'ai vu clairement combien j'étais dans l'erreur; aussi je ne pourrai jamais assez regretter qu'il y ait eu un temps où je n'aie pas compris qu'il n'y avait rien à gagner à une si grande perte. Voilà pourquoi, alors même que je le pourrais, je ne veux acquérir aucun bien s'il ne me vient de l'auteur de tous les biens. Qu'il soit béni à jamais! Ainsi soit-il!

                          O. S. T.     32.

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon