extrait 50

                             CHAPITRE IX

 

 

  Parlons maintenant des visions imaginaires. Elles sont, dit-on, plus exposées aux artifices du démon que celles dont nous avons parlé; et je le crois volon­tiers. Néanmoins quand elles viennent de Notre-Seigneur, elles me semblent en quelque sorte plus avan­tageuses que les autres, parce qu'elles sont plus en rapport avec notre nature; j'excepte, bien entendu, celles que Sa Majesté nous donne à comprendre dans la dernière Demeure, car aucune autre ne saurait leur être comparée.

  Considérons à présent comment Notre-Seigneur est avec nous, ainsi que je l'ai dit au chapitre précédent. Représentons-nous que nous avons dans une cassette d'or une pierre précieuse d'une valeur extraordinaire et d'une vertu inestimable. Il est absolument certain qu'elle est là, quoique nous l'ayons jamais vue; mais sa vertu ne manque pas de se faire sentir, quand nous la portons sur nous. Tout invisible qu'elle soit res­tée à nos regards, nous ne manquons pas de l'estimer; car, l'expérience nous l’a prouvé, elle nous a délivrés de plusieurs infirmités qu'elle a la propriété-de guérir1.

-----------------------------

1.   C'était  une  croyance  populaire.

=================================

P1003              CHAPITRE       NEUVIÈME

 

 

Mais nous n'osons la regarder, ni ouvrir le coffret qui la contient. D'ailleurs nous ne le pourrions pas. Le propriétaire seul en connaît le secret et en possède la clef; il nous a prêté le bijou pour notre avantage; mais il ouvrira le coffret quand il lui plaira de nous le montrer; il nous l'enlèvera même quand il le jugera bon; et c'est ce qu'il fait. Or il lui plaît parfois d'ouvrir subitement le coffret pour faire une faveur à la personne à qui il l’a prêté. Dans ce cas, il est clair que cette per­sonne éprouve une joie très vive; elle aimera ensuite à se rappeler l'éclat admirable de cette pierre précieuse et elle en conservera le souvenir bien gravé dans sa mémoire. Il en est de même ici, lorsque Notre-Seigneur veut bien donner à une âme une marque plus particu­lière de son amour. Il lui montre clairement sa très sainte Humanité de la manière qu'il veut. Il se manifeste tel qu'il était lorsqu'il conversait en ce monde, ou apparaissait après sa résurrection. Bien que la vision ait lieu avec une rapidité comparable à celle de l'éclair, cette image très glorieuse demeure tellement gravée dans l'imagination que je regarde comme impossible qu'elle s'en efface jamais jusqu'à ce qu'elle la voie dans ce séjour où elle en jouira éternellement. J'ai parlé d'une image; mais, à ce que pense la personne qui l’a vue, cette image n'est pas morte, comme l’est une peinture; c'est une image véritablement vivante qui parle parfois à l'âme et lui découvre même de profonds secrets.

  Vous devez savoir que si l’âme s'arrête quelques instants à cette vision, elle ne peut pas plus la fixer qu'elle ne saurait fixer le soleil, car cette vision passe toujours très rapidement. Cela ne vient pas cependant de ce que son éclat fatigue les yeux de l’âme, comme l'éclat du soleil fatigue les yeux du corps. Je dis les yeux de l’âme, parce que c'est elle qui voit tout ici; d'ailleurs, quant à la vision qui est perçue par les yeux

=================================

P100            SIXIÈMES       DEMEURES

 

du corps, je n'en puis rien dire; la personne en effet dont il a été question et dont je puis parler d'une manière si particulière n'a pas eu de visions de cette sorte, et il est difficile de rendre un compte exact de ce que l'on ne sait pas par expérience.

  La splendeur de Notre-Seigneur est comme une lumière infuse, comme celle d'un soleil recouvert d'un voile aussi transparent qu'un diamant qu'on pourrait polir. Son vêtement semble comme une toile très fine de Hollande. Presque chaque fois qu'il accorde cette faveur à une âme, elle tombe en extase; elle ne peut dans sa bassesse supporter une vue qui cause tant de terreur. Je dis terreur; bien que cette vue soit plus belle et plus délicieuse qu'on ne pourrait l'imaginer après mille ans d'efforts, elle dépasse de beaucoup la portée de notre imagination et de notre entendement. Elle se manifeste avec une incomparable majesté. L'âme est saisie d'une profonde terreur, et il n'est pas besoin de l'interroger pour qu'elle dise comment elle connaît, sans qu'on le lui ait dit, quel est le person­nage qui apparaît dans la vision, car il se manifeste bien comme le Maître du ciel et de la terre. Quant aux rois de ce monde, ils ont peu de chose par eux-mêmes pour relever leur prestige : il faut qu'ils se présentent avec leur suite, ou qu'on annonce ce qu'ils sont.

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon