0 mon Dieu, comme je suis stupéfaite en considérant l'aveuglement de mon âme, au milieu de tant de
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secours dont vous l'entouriez ! Je deviens toute tremblante, en voyant le peu d'empire que j'avais sur moi-même, et jusqu'à quel point j'étais enchaînée puisque j'hésitais encore à me donner tout à Vous !
Dès que je commençai la lecture des Confessions de saint Augustin, il me sembla m'y voir représentée. Je me mis aussitôt à me recommander à ce glorieux saint. Arrivée au récit de sa conversion, où il parle de la voix qu'il entendit dans le jardin, il me sembla que le Seigneur me faisait entendre cette même voix, tant l'émotion de mon cœur était vive. Je restai longtemps baignée dans mes larmes, toute pénétrée de repentir et de douleur. Oh ! qu'une âme souffre, grand Dieu, quand elle perd la liberté qui devait en faire une Souveraine ! Que de tourments elle endure ! Je me demande aujourd'hui avec étonnement comment j'ai pu vivre au milieu d'une pareille torture. Béni soit Dieu qui m'a donné la vie et m'a délivrée d'une mort si cruelle ! Il semble bien que mon âme obtint alors de Notre-Seigneur de grandes forces. Il a dû entendre mes cris et se laisser toucher par tant de larmes.
A partir de ce moment je vois croître en moi le désir de demeurer plus longtemps en sa compagnie. Je détourne mes regards des occasions dangereuses. A peine ont-elles disparu, que mon amour pour Sa Majesté renaît dans mon cœur. Il me semblait bien que je l'aimais. Toutefois, je ne comprenais pas, comme je l'aurais dû, ce que c'est que d'aimer véritablement son Dieu. J'avais à peine formé, je crois, le désir d'accomplir sa volonté, qu'il me comblait de nouveau de ses faveurs. Ce que d'autres n'obtiennent qu'après de pénibles travaux, on aurait dit vraiment qu'il me suppliait de l'accepter. D'ailleurs, dans ces dernières années il m'accordait déjà des goûts
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C H A P I T R E NEUVIÈME
spirituels et des délices. Je ne lui demandais cependant jamais ces faveurs, ni la tendresse de la dévotion. Je ne l'aurais pas osé. Je me contentais de lui demander la grâce de ne plus l'offenser et de me pardonner mes grands péchés. Ils étaient si grands à mes yeux que sciemment je n'aurais même jamais osé désirer ces joies et ces délices. C'était déjà, à mon avis, trop de bonté de sa part et vraiment trop de miséricorde, que de me supporter en sa présence et de m'attirer près de lui, car, sans une telle sollicitude de sa part, je le voyais, j'en serais restée éloignée.
Je ne me souviens pas de lui avoir demandé de consolations, si ce n'est une seule fois dans ma vie; je me trouvais alors dans la plus grande aridité. A peine eus-je remarqué ce que je faisais, que je devins toute confuse; mais la douleur de me voir si peu humble m'obtint ce que j'avais eu la témérité de demander. Je savais bien, il est vrai, qu'il est permis de faire cette supplique; mais, selon moi, une telle liberté est réservée à ceux qui y sont préparés et qui n'ont négligé aucun effort pour acquérir la vraie dévotion, c'est-à-dire qui n'offensent plus Dieu et sont disposés et résolus à tout bien. Mes larmes ne me semblaient que des larmes de femme et des larmes sans énergie, puisqu'elles ne m'obtenaient pas l'objet de mes désirs. Je crois cependant qu'elles m'ont servi. Car depuis ces deux circonstances en particulier où je les répandis avec tant de componction et tant de brisement de cœur, je me suis adonnée davantage à l'oraison. En outre, je me suis moins exposée aux occasions qui auraient pu me nuire. Sans doute, je ne les évitais pas encore entièrement; mais, je le répète, Dieu m'a aidée à m'en détourner peu à peu. Sa Majesté n'attendait donc qu'une légère disposition de ma part. Aussi les faveurs spirituelles dont elle m'a enrichie devinrent de plus en
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plus grandes, connue je vais le raconter. C’est là une conduite peu ordinaire de la part de Dieu, car il n’accorde en général ces faveurs qu’à ceux qui vivent dans la plus grande pureté de conscience.
……. A mon avis, il est impossible, vu la faiblesse de notre nature, de se sentir porté aux grandes choses, quand on ne comprend pas que l'on est soutenu par Dieu. Nous sommes si misérables, si penchés vers les choses de la terre, qu'il est très difficile de mépriser réellement tous les biens d'ici-bas et de vivre dans un détachement absolu, si on ne reconnaît pas en soi quelque gage des biens d'en-haut. Par ces dons, en effet, le Seigneur nous rend la force que nous avions perdue par nos péchés. Mais si l'on n'a pas déjà des arrhes de l'amour divin et une foi très vive, il sera très difficile d'aspirer à devenir un objet de mépris et d'horreur pour toutes les créatures, et de se porter à toutes ces autres vertus sublimes que possèdent les parfaits. Notre nature est si inerte que nous ne nous portons qu'à ce que nous voyons présentement. Voilà pourquoi ces faveurs viennent réveiller notre foi et lui donner de la vigueur.
12 voie purgative p.91-99)