14 La voie purgative

…..   Il me semble qu'il y a quatre manières d'arroser un jardin………

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   Les âmes qui commencent à s'adonner à l'oraison, nous pouvons l'affirmer, sont celles qui tirent péniblement l'eau du puits, comme je l'ai dit. Elles se fatiguent, en effet, pour recueillir leurs sens habitués à se répandre au dehors; c'est là un très grand travail. Elles doivent s'accoutumer peu à peu à ne plus se préoccuper de voir ou d'entendre, spécialement aux heures de l'oraison, à rester dans la solitude, et là, dans cet éloignement de tout le créé, réfléchir sur leur vie passée. Tous, il est vrai, débutants et parfaits, doivent y penser fréquemment, mais dans une mesure plus ou moins grande, comme je le dirai plus tard.

   Une peine des commençants, c'est de ne pouvoir se rendre compte s'ils ont un vrai repentir de leurs fautes ; et cependant ils l'ont, puisqu'ils se consacrent si généreusement au service de Dieu. Leur devoir est de s'appliquer à méditer la vie de Jésus-Christ, et cet exercice n'est pas sans fatigue pour l'entendement.

   Voilà jusqu'où nous pouvons arriver par nos propres efforts, secondés, bien entendu, par la grâce de Dieu, car sans lui, nous le savons, il nous est impossible d'avoir une bonne pensée. C'est là ce que j'appelle commencer à tirer l'eau du puits, et Dieu veuille qu'il y en ait ! Mais, du moins, ce ne sera pas de notre faute

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1. Le P. Ibagnez, O.P.

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P109   C H A  P I  T R  E        ONZIÈME

 

si nous n'en avons pas, puisque nous allons pour la tirer et que nous faisons notre possible pour arroser les fleurs de notre jardin. Dieu peut permettre pour des motifs connus de lui seul, et sans doute pour notre plus grand bien spirituel, que le puits soit à sec. Mais il est si bon qu'en nous voyant travailler avec activité, comme des jardiniers soigneux, il entretiendra nos fleurs sans eau et fera grandir nos vertus. Sous le nom d'eau je désigne ici les larmes et, à leur défaut, les tendres sentiments et la dévotion intérieure.

   Mais que fera donc ici celui qui, après avoir travaillé longtemps, ne rencontre qu'aridité, dégoût, ennui et répugnance extrême à puiser de l'eau ? S'il ne considérait pas le plaisir qu'il procure et les services qu'il rend au Maître du jardin, s'il ne veillait pas à ne point perdre tous les mérites acquis, ni les récompenses qu'il attend encore d'un travail aussi pénible que celui de descendre fréquemment le seau dans le puits pour le retirer vide, il laisserait tout là. Il lui arrivera souvent que, même pour ce travail, il ne pourra plus lever les bras, c'est-à-dire avoir une seule bonne pensée, car, c'est chose convenue, tirer de l'eau du puits, c'est agir avec l'entendement. Mais je le répète, que fera le jardinier ? Il se réjouira, il se consolera, il considérera que c'est déjà une très haute faveur de travailler dans le jardin d'un si haut Souverain. Il sait, en effet, que par là il le contente, et son but doit être de rechercher, non une satisfaction personnelle, mais celle de son Maître. Qu'il lui adresse les plus vives actions de grâces, de ce que ce Maître compte sur lui, car c'est sous ses yeux que, sans recevoir aucun salaire, il accomplit avec le plus grand soin ce qui lui a été commandé. Qu'il l'aide ainsi à porter sa croix : qu'il médite comment toute sa vie s'est passée au milieu des souffrances, qu'il ne

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recherche point son royaume ici-bas, qu'il n'abandonne jamais l'oraison; et alors même que cette aridité devrait durer toute la vie, qu'il soit bien résolu à ne point laisser le Christ tomber sous le poids de la croix. Un temps viendra où tous ses services lui seront payés à la fois. Qu'il ne craigne pas de perdre le fruit de ses travaux. Il sert un bon Maître qui a les regards attachés sur lui. Qu'il méprise les mauvaises pensées, en considérant que le démon les représentait aussi à saint Jérôme dans le désert.

(14 voie purgative p.107-110)

 

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