Tous ces travaux ont leur prix. Je les connais pour les avoir endurés pendant de longues années. Aussi je regardais comme une faveur de Dieu de pouvoir enfin tirer une goutte d'eau de ce puits béni. Ces souffrances sont très pénibles, je le sais, et, à mon avis, elles exigent plus de courage que beaucoup d'autres travaux du monde. Mais, je l'ai vu avec évidence, Dieu ne manque pas de les récompenser largement, même dès cette vie. Il est certain, en effet, qu'une seule de ces heures, où le Seigneur s'est donné ensuite à goûter à mon âme, m'a surabondamment payée, ce me semble, de toutes les angoisses que j'ai endurées longtemps pour persévérer dans l'oraison.
Le Seigneur, j'en ai la conviction, envoie souvent aux commençants, et parfois à ceux qui approchent du terme, ces tourments et beaucoup d'autres tentations pour mettre à l'épreuve ceux qui l'aiment. Il veut savoir s'ils pourront boire son calice et l'aider à porter la croix, avant de leur donner de grands trésors. C'est pour notre bien sans aucun doute que Sa Majesté veut nous conduire par cette voie. Il faut, en effet, que nous comprenions bien le peu que nous sommes. Les grâces qui nous seront accordées plus tard sont d'un ordre si élevé, qu'il veut d'abord nous faire connaître par expérience l'abîme de notre misère,
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afin de nous préserver d'une chute semblable à celle de Lucifer.
Mais, ô mon Souverain, est-il une seule de vos oeuvres qui ne soit pour le plus grand bien d'une âme, quand vous comprenez qu'elle est déjà tout à vous, qu'elle se remet entre vos mains pour vous suivre en tous lieux jusqu'à la mort même de la croix, et qu'elle est résolue à vous aider à porter la croix elle-même, sans vous laisser jamais seul sous son fardeau ? Dès que l'on reconnaît en soi de telles déterminations non, non, il n'y a rien à craindre.
O âmes spirituelles, vous n'avez plus à vous affliger ! Vous êtes déjà élevées à un degré tellement sublime, que toute votre ambition est de traiter avec Dieu seul, et que vous foulez aux pieds tous les passe-temps du monde; le plus difficile est fait. Remerciez Sa Majesté d'une telle grâce; ayez confiance en sa bonté; Dieu n'a jamais manqué à ses amis... Mais gardez-vous bien d'entretenir en vous une pensée comme celle-ci : Pourquoi accorde-t-il en peu de jours à celui-ci la dévotion qu'il me refuse à moi après tant d'années? Soyons assurés que tout cela est pour notre plus grand bien. Que Sa Majesté nous conduise par où il lui plaira. Nous ne sommes plus à nous, mais à Dieu. C'est déjà une grande grâce qu'il nous fait de mettre en nous le désir de bêcher son jardin. Là, nous sommes près de lui, le Maître du jardin, car, n'en doutons point, il est près de nous. S'il veut que les plantes et les fleurs croissent chez les uns avec l'eau qu'ils tirent du puits, et chez les autres, sans eau, que m'importe à moi? Agissez, ô mon Dieu, comme bon vous semblera, mais ne permettez pas que je vous offense, ni que je perde mes vertus, si toutefois vous en avez déjà mis en moi quelqu'une dont je sois redevable à votre seule bonté. Je veux souffrir, ô mon Dieu, parce que vous avez souffert ! que votre volonté
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s'accomplisse en moi de toutes manières. Mais je vous en prie, ô mon souverain Maître, ne donnez pas la faveur si précieuse de votre amour à des âmes qui ne vous servent que pour goûter des consolations !
Voici une remarque importante. Je le dis, parce que je le sais par expérience. L'âme qui commence à marcher résolument dans cette voie de l'oraison mentale, et qui en est arrivée à ne plus faire cas des consolations ou des tristesses excessives, des goûts et des tendresses, qu'elle reçoit ou dont elle est privée, a déjà parcouru une grande partie du chemin. Qu'elle ne craigne point ! Malgré tous ses faux pas, elle ne retournera pas en arrière : l'édifice auquel elle travaille repose sur un fondement solide. Non, l'amour ne consiste pas à répandre des larmes, ni à goûter ces douceurs et ces tendresses que l'on désire ordinairement pour y trouver de la consolation. Il consiste à servir Dieu dans la justice, dans la force d'âme et dans l'humilité. Sans cela, nous semblerions recevoir toujours et ne rien donner.
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………. Toutefois, je m'adresse moins à eux qu'à une foule d'autres âmes qui, après avoir commencé depuis longtemps, n'arrivent jamais au but. Cela vient en grande partie, j'en suis persuadée, de ce qu'ils n'embrassent pas généreusement la croix dès le principe. Ils s'affligent, parce qu'ils s'imaginent ne rien faire. Si l'entendement cesse d'agir, ils ne peuvent y consentir; et c'est peut-être alors que la volonté se perfectionne et prend de la force; mais ils ne le comprennent pas. ……..Sa Majesté connaît mieux que nous notre misère et la bassesse de notre nature. Dieu sait aussi que ces âmes n'ont d'autre ambition que de penser toujours à lui et de l'aimer. Voilà le désir qui lui plaît. Quant aux chagrins que nous nous causons, ils ne servent qu'à jeter le trouble dans notre âme ; et si elle était déjà inhabile à profiter de l'oraison pendant une heure, elle le sera pendant quatre.
Très souvent ce trouble vient d'une indisposition du corps. J'ai une grande expérience sur ce point. C'est un fait que j'ai constaté avec soin et qui m'a été confirmé par le témoignage de personnes spirituelles. Telle est notre misère ici-bas. Notre pauvre âme, cette petite prisonnière du corps, participe à ses infirmités. Les changements de temps et le bouleversement des humeurs qu'il subit empêchent sou-
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vent l'âme, sans faute de sa part, d'accomplir ce qu'elle veut, et lui causent des souffrances de toutes sortes. Plus on veut la forcer alors, plus on aggrave son état et plus aussi on le prolonge. Il faut donc de la prudence pour découvrir quand le mal provient de cette cause, et ne point achever d'étouffer la pauvre âme. Ces personnes doivent comprendre qu'elles sont malades. Elles changeront l'heure de l'oraison, et souvent elles seront obligées d'agir ainsi plusieurs jours de suite. Elles supporteront cet exil comme elles pourront. C'est une croix bien sensible pour une âme qui aime son Dieu de se voir au milieu de telles infirmités, et de ne pouvoir réaliser ses vœux, à cause d'un hôte aussi triste que ce corps.
J'ai dit que nous devons agir avec prudence. Quelquefois, en effet, c'est le démon qui est l'auteur de cet état. Aussi, ne doit-on pas toujours abandonner l'oraison quand les distractions et les troubles de l'entendement sont excessifs, ni tourmenter sans cesse notre âme pour l'obliger à ce qui est au-dessus de ses forces. On peut se livrer à des œuvres extérieures, à l'exercice de la charité ou à la lecture ; mais quelquefois on en sera même incapable. Que l'âme alors serve le corps pour l'amour de Dieu, afin que le corps la serve à son tour dans beaucoup d'autres circonstances. On peut, en outre, chercher quelque distraction dans les conversations vraiment saintes, ou aller respirer l'air de la campagne, selon le conseil que donnera le confesseur. En tout cela, l'expérience est d'un grand secours : elle nous fait connaître ce qui nous convient. D'ailleurs, en tout état on peut servir Dieu. Son joug est doux, et c'est une grande chose de ne pas violenter l'âme en l'entraînant de vive force, comme on dit, mais de la conduire avec suavité pour son plus grand avancement.
Je reviens à l'avis que j'ai donné, et peu importe
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que je le rappelle souvent. Il est très important de ne jamais se préoccuper ni désoler des aridités, des troubles ou des distractions. Si nous voulons jouir de la liberté d'esprit, et ne pas vivre sans cesse au milieu des angoisses, commençons par ne point redouter la croix. Nous verrons alors comment le Seigneur nous aidera aussi à la porter, quelle joie inondera notre coeur et quels avantages nous retirerons de toutes nos épreuves. Car il est bien évident que si le puits est à sec, nous ne pouvons y mettre de l'eau. Et cependant nous devons bien veiller à puiser l'eau, dès qu'il y en aura, car Dieu veut alors par ce moyen multiplier nos vertus.
(15 voie purgative p.110-115)