16 La voie purgative

CHAPITRE  XII

 

Elle continue à expliquer ce premier degré d'oraison ; elle  expose jusqu'où nous pouvons  arriver par nous-mêmes avec l'aide de Dieu ; elle montre les dangers qu'il y a à vouloir élever l'esprit à des choses surnaturelles et extraordinaires, avant  que le Seigneur nous en fasse la grâce.

 

   Dans le chapitre précédent, mon but a été, malgré de nombreuses digressions qui m'ont paru nécessaires, de montrer jusqu'où nous pouvons arriver par nos propres efforts, et comment, dans ce premier degré d'oraison, la dévotion dépend en partie de notre concours. Quand, en effet, nous méditons et approfondissons les souffrances que le Seigneur a endurées pour nous, nous sommes touchés de compassion; de plus, il y a de la saveur dans le chagrin et les larmes qui procèdent de cette considération. Quand nous pensons à la gloire, objet de notre espérance, à l'amour de Notre-Seigneur pour nous, à sa résurrection, nous sommes portés à une joie qui n'est pas entièrement spirituelle, ni entièrement sensible; mais cette joie est vertueuse, comme la peine précédente était très méritoire. Ainsi en est-il de tout ce qui cause une dévotion qui est en partie le fruit de l'entendement, bien que nous ne puissions ni la mériter, ni l'obtenir, si Dieu ne la donne.

   Une âme que Dieu n'aura pas élevée au-dessus de cet état fera très bien de ne pas chercher à monter d'elle-même plus haut. Qu'elle y fasse bien attention; sans quoi, elle ne pourrait qu'y perdre.

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   Lorsqu'elle se trouve dans ce degré d'oraison, elle peut produire des actes nombreux ayant pour but de la stimuler à de grandes œuvres pour Dieu et de réveiller son amour pour lui. Elle en accomplit d'autres pour favoriser l'accroissement des vertus, selon que l'indique un livre intitulé : l'Art de servir Dieu1, ouvrage excellent et très approprié à cet état d'oraison où l'entendement opère. Nous pouvons par la pensée nous mettre en présence du Christ, nous embraser peu à peu du plus grand amour pour sa Sainte Humanité, lui tenir toujours compagnie, lui parler, lui recommander nos besoins, nous plaindre à lui dans nos peines, nous réjouir avec lui dans les consolations, nous garder de l'oublier dans la prospérité. Ne cherchons point à lui faire de beaux discours; parlons-lui simplement pour lui exprimer nos désirs et nos besoins. C'est là une méthode excellente, et elle nous fait avancer en très peu de temps. Celui qui s'étudie à vivre dans cette précieuse compagnie, qui cherche à en retirer les plus grands avantages, et y puise un amour sincère pour ce Maître, auquel nous sommes redevables de tant de bienfaits, celui-là, je l'affirme, est avancé dans la voie de l'oraison. Nous ne devons donc pas, comme je l'ai dit déjà, nous affliger, si la dévotion sensible vient à nous manquer. Remercions plutôt le Seigneur, qui, malgré les imperfections de nos œuvres, entretient en nous le désir de lui plaire.

   Cette méthode d'oraison, qui consiste à se tenir dans la compagnie du Sauveur, est profitable dans tous les états. Elle est un moyen très sûr pour faire des progrès dans le premier degré d'oraison et arriver au second en peu de temps. Elle sert aussi dans les

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1. Ce livre, composé par un franciscain, le P. Alphonse de Madrid, fut publié d'abord en 1521, à Séville, et ensuite en 1526, à Madrid. — Cf. P. Silverio, Vida, t. I, c. X11.


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derniers pour nous protéger contre les tentations du démon.

   Voilà donc ce que nous pouvons par nos propres forces. Celui qui voudrait passer outre et élever son esprit jusqu'à jouir de ces douceurs intimes qui ne lui sont point données perdrait, à mon avis, l'un et l'autre, car cette faveur est surnaturelle; et si l'entendement cesse d'agir, l'âme tombe dans un désert, dans une aridité complète. Or, comme cet édifice repose tout entier sur l'humilité, plus nous approchons de Dieu, et plus nous devons grandir en cette vertu; sans quoi tout l'édifice croule. Il y a en effet, à mon avis, une sorte d'orgueil à vouloir par nous-mêmes monter plus haut. Vu ce que nous sommes, c'est déjà une trop grande faveur que Dieu nous fait, quand il nous attire près de lui.

   -------- A plus forte raison étais-je dans l'impuissance d'élever mon esprit jusqu'à celles du ciel. Mais d'autres pourront en tirer profit, surtout les personnes instruites. La science, en effet, est, à mon avis, un trésor précieux pour cet exercice, quand on est humble. Je l'ai constaté dernièrement chez quelques personnages distingués par leur savoir. Bien qu'adonnés depuis peu à l'oraison, ils y avaient déjà réalisé les plus sérieux progrès---------

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   Il est donc très important, je le répète, de ne point

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chercher à élever par nous-mêmes notre esprit, tant que le Seigneur ne l'attire pas à un degré supérieur. Quand il le fait, on le comprend aussitôt. Mais ce serait plus dangereux encore pour les femmes d'y travailler, car le démon pourrait les faire tomber dans quelque illusion. Néanmoins, je suis certaine que le Seigneur ne lui permettra pas de nuire à une âme qui marche dans l'humilité. Loin de là. Cette âme trouvera plus de profit et plus de gain, là où le démon croyait lui causer une perte.

   Je me suis étendue beaucoup sur ce premier degré d'oraison, car il est le plus généralement suivi, et les avis que j'ai donnés sont très importants. ------------

 

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