21 La voie illuminative

 Revenons maintenant à notre jardin ou verger. Considérons comment les arbres commencent à bourgeonner pour fleurir et donner ensuite leurs fruits, comment, en outre, les fleurs et les œillets se disposent à répandre leurs parfums. ------ Je le priais même de couper celles qu'il voudrait, bien assurée que j'étais qu'elles repousseraient plus belles. Je me sers du mot couper, car il y a des temps où l'âme ne reconnaît plus ce jardin. Tout y paraît aride, on dirait qu'il n'y aura plus d'eau pour l'entretenir; il semble que l'âme n'a jamais possédé la moindre vertu. La souffrance est extrême. Dieu veut

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P143   CHAPITRE       QUATORZIÈME

 

que le pauvre jardinier regarde comme perdue toute la peine qu'il a prise à cultiver et à arroser le jardin. L'heure est venue où il faut véritablement sarcler le jardin et enlever jusqu'à la racine les mauvaises herbes qui y sont demeurées, quelque petites qu'elles soient ; il faut de plus reconnaître l'insuffisance de tous nos efforts, dès que Dieu nous retire l'eau de sa grâce, faire peu de cas de notre misère qui n'est que néant et nous estimer même au-dessous du néant. L'âme réalise alors de grands progrès dans l'humilité, et les fleurs du jardin commencent à croître de nouveau.

-------- Vous voulez, Seigneur, demeurer avec nous comme vous demeurez au Sacrement de l'autel; je puis le croire en toute vérité, puisque c'est un point de notre foi, et c'est à bon droit que je puis me servir de cette comparaison. Et si nous n'y mettons obstacle par notre faute, nous pouvons mettre en vous notre bonheur; vous-même vous mettez votre bonheur à demeurer en nous, puisque vous nous l'assurez en disant : Mes délices sont d'être avec les enfants des hommes ! -------- Mais, ô mon Dieu, serait-il possible de trouver une âme qui, après avoir reçu de Vous des faveurs si élevées, des joies si intimes, et compris que vous mettiez en elle vos délices, vous ait offensé de nouveau, et ait oublié tant de faveurs et tant de marques de votre amour dont elle ne pouvait douter puisqu'elle en voyait les effets merveilleux ? -----------

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CHAPITRE XV

 

Elle continue le même sujet et donne quelques avis sur la conduite à tenir dans cette oraison de quiétude. Elle expose comment il y a beaucoup d'âmes qui arrivent à ce degré d'oraison et montre que bien peu montent plus haut. Les points dont il est question sont très utiles et très nécessaires.

 

   Revenons maintenant à notre sujet. Cette quiétude et ce recueillement sont une chose que l'âme sent profondément par la satisfaction et la paix dont elle jouit. Elle possède en même temps un très grand contentement, le repos de ses puissances et un plaisir très suave. Comme elle n'est pas encore parvenue à des faveurs plus élevées, il lui semble qu'elle n'a plus rien à désirer. Volontiers elle demanderait comme saint Pierre à fixer là sa demeure. Elle n'ose ni changer de place, ni se remuer, car il lui semble que ce trésor lui échapperait; parfois même elle voudrait ne pas respirer. Elle ne comprend pas, la pauvre petite, que, si elle a été absolument impuissante par elle-même à se procurer une telle grâce, elle le sera davantage encore à la conserver au delà du terme voulu par Dieu.

   J'ai déjà dit que dans ce premier recueillement, dans cette oraison de quiétude, les puissances de l'âme ne sont pas privées de leur opération. Tant que dure cette oraison, l'âme goûte un tel bonheur avec Dieu, que la volonté lui restant unie, malgré les écarts de l'entendement et de la mémoire, elle conserve la quiétude et la paix. La volonté même les ramène peu à peu au recueillement. Bien qu'elle ne soit pas entiè-

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P146   VIE    ÉCRITE   PAR    ELLE-MÊME

 

rement abîmée en Dieu, elle est si bien occupée de lui, sans savoir comment, que ces deux puissances, malgré tous leurs efforts, ne sauraient lui ravir son bonheur et sa joie. Au contraire, elle veille sans fatigue à entretenir cette petite étincelle d'amour de Dieu, et à l'empêcher de s'éteindre.

----------. Dès lors, en effet, que Sa Majesté nous fait la grâce d'y parvenir, je suis assurée qu'Elle en accordera beaucoup d'autres, s'il n'y a pas infidélité de notre part. Il est donc très important pour l'âme parvenue à cet état de bien connaître l'éminente dignité à laquelle elle est élevée et la faveur insigne qu'elle a reçue de Dieu. Qu'elle considère, en outre, qu'il serait très raisonnable qu'elle n'appartienne plus à la terre, car le Seigneur dans sa bonté la fait déjà, ce semble, habitante du ciel, pourvu qu'elle ne s'en rende pas indigne par sa faute ; mais quelle infortune, si elle retourne en arrière ! ---------Car en général ces chutes, à mon avis, supposent de graves offenses, et il est impossible de renoncer à un si grand bien sans être aveuglé par un grand mal. Aussi je supplie, pour l'amour de Dieu, les âmes à qui le Seigneur a daigné accorder l'insigne faveur d'arriver à cet état, de se bien connaître, d'avoir pour elles-mêmes une haute estime, basée sur une humble et sainte présomption, pour ne pas retourner aux viandes d'Egypte. Si par suite de leur faiblesse, de leur malice, de leur nature misérable et fragile, elles viennent à tomber comme je le fis moi-même, qu'elles se rap-

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pellent toujours le bien qu'elles ont perdu ; qu'elles marchent dans la crainte et la défiance d'elles-mêmes. Elles ont raison de craindre. Si en effet, elles ne reprennent l'exercice de l'oraison, elles ne pourront qu'aller de mal en pis. J'appelle véritable chute l'horreur qu'elles auraient pour le chemin qui les avait menées à l'acquisition de si grands biens. Je m'adresse donc à ces âmes: je ne leur dis pas d'être exemptes de toute offense de Dieu, de tout péché. Il serait cependant bien naturel de veiller avec le plus grand soin à s'en préserver, après avoir commencé à être comblé de si hautes faveurs, mais je sais que nous sommes fragiles. Ce que je recommande surtout, c'est qu'on n'abandonne pas l'oraison. Par elle on comprend ce qu'on fait, on obtient du Seigneur le repentir de ses fautes et la force pour se relever. Oui, oui, que l'on m'en croie, s'éloigner de cet exercice, c'est, à mon avis, un danger. Je ne sais si je comprends bien ce que je dis ; car, je le répète, je juge de ces choses par moi-même.

 

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