Cette oraison de quiétude est donc une petite étincelle de son véritable amour que le Seigneur commence à allumer dans l'âme. Il veut lui faire comprendre peu à peu ce que c'est que cet amour si plein de délices. Cette quiétude, ce recueillement et cette petite étincelle sont l'effet de l'Esprit de Dieu; ce n'est point un goût qui vient du démon ou de nos efforts. Pour une âme qui a l'expérience, il est impossible de ne pas comprendre immédiatement qu'une telle faveur ne saurait venir de sa propre industrie. La nature, entraînée qu'elle est vers les choses agréables, mettra tout en œuvre pour se la procurer, mais elle ne tardera pas à se trouver très froide pour Dieu. Car elle a beau commencer à allumer ce feu afin de goûter une telle suavité, elle ne fait, ce semble, qu'y jeter de l'eau pour l'éteindre. Quand cette faible étincelle, si petite qu'elle
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soit, est mise en nous par Dieu lui-même, elle a un grand retentissement. Lorsqu'elle n'est pas éteinte par notre faute, elle commence à allumer dans l'âme un vaste incendie qui, comme je le dirai en son lieu, jette au loin ses flammes, et produit cet amour immense dont le Seigneur embrase les âmes parfaites. Par cette étincelle Dieu donne à l'âme un signe, un gage qu'il la choisit désormais pour de grandes œuvres, si elle se prépare à les recevoir. C'est là un don immense et bien supérieur à tout ce que je pourrais en dire. ------------
Je voudrais engager fortement ces âmes à faire en sorte de ne point enfouir le talent qu'elles ont reçu, car Dieu semble les avoir choisies pour le bien d'un grand nombre. De nos jours surtout, les amis de Dieu doivent être forts pour soutenir les faibles. Que ceux qui découvrent en eux un pareil don se regardent comme ses vrais amis, et sachent se conformer aux lois que la bonne amitié impose même dans le monde. S'ils ne le font pas, qu'ils craignent, comme je l'ai dit; qu'ils prennent garde de se nuire à eux-mêmes, et plaise à Dieu qu'ils ne nuisent qu'à eux seuls !
Durant cette oraison de quiétude, l'âme n'a qu'une chose à faire : se comporter avec suavité et sans bruit. J'appelle bruit le travail de l'entendement qui cherche beaucoup de paroles et de considérations pour rendre grâce de ce bienfait, et qui entasse ses péchés et ses fautes pour se pénétrer de son indignité. Toutes ces choses se remuent alors, l'entendement les représente
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la mémoire s'agite; et j'avoue que parfois ces deux puissances me fatiguent, et bien que ma mémoire soit faible, je ne puis cependant la tenir sous le joug. La volonté doit donc se tenir dans le repos et la prudence pour comprendre qu'on ne négocie pas bien avec Dieu à force de bras; ce serait comme si l’on jetait sans discrétion de grosses bûches sur l'étincelle; on ne pourrait que l'éteindre. Qu'elle le reconnaisse, et qu'elle dise en toute humilité : Seigneur, que puis-je faire ici ? Quel rapport peut-il y avoir entre la servante et son maître, entre la terre et le ciel ? ou autres paroles d'amour qui se présentent à ce moment. Qu'elle soit bien pénétrée de la vérité de ce qu'elle dit ; qu'elle ne se préoccupe pas, non plus, de l'entendement qui n'est qu'un importun. Elle voudra peut-être lui faire partager son bonheur et chercher à le tenir recueilli. Car elle se trouve souvent unie à Dieu dans un doux repos, tandis que l'entendement se livre à toutes sortes d'écarts. Ce qu'elle a de mieux à faire, c'est de le laisser s'égarer, sans aller à sa recherche. Qu'elle se tienne donc en repos dans la jouissance de cette faveur; qu'elle soit recueillie comme une prudente abeille. Car si les abeilles n'entrent jamais dans la ruche et s'en vont toutes à la chasse les unes des autres, le miel ne se fera guère. Ainsi donc l'âme qui n'y veillera point subira un grand dommage, surtout si l'entendement est subtil. Quand, en effet, il commence tant soit peu à bien arranger ses discours, à trouver de belles raisons, et à les présenter sous une forme séduisante, il s'imagine faire quelque chose.
La raison n'a qu'une chose à faire ici, c'est de bien comprendre qu'une faveur aussi grande vient uniquement de la bonté de Dieu. En outre, nous voyant si près de Sa Majesté, nous devons lui demander des grâces, la prier pour l'Église, pour ceux qui se sont recommandés à nous, pour les âmes du Purgatoire,
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et cela sans bruit de paroles, mais avec un grand désir d'être exaucés; c'est là une oraison qui comprend beaucoup, et obtient plus que tous les discours de l'entendement. Que la volonté réveille en elle certaines considérations qui se présenteront naturellement à la vue de son avancement, afin d'enflammer cet amour; qu'elle produise des actes d'amour, en se demandant ce qu'elle fera pour payer tant de bienfaits; mais, comme je l'ai dit, qu'elle se tienne en garde contre le bruit de l'entendement, qui est à la recherche de grandes pensées. Ce qu'il y a de plus opportun ici, ce sont de petites pailles placées sur ce feu avec humilité; ce qui vient de nous ne mérite même pas le nom de paille, sans doute, mais contribue mieux cependant à allumer ce feu, qu'une grande quantité de bois; je veux dire que des considérations très savantes, à notre point de vue, étoufferaient cette étincelle divine dans l'espace d'un Credo.
------- L'entendement, en effet, se voit alors si rapproché de la lumière, qu'il est tout inondé de clarté. Moi-même, malgré l'excès de ma misère, je me vois alors tout autre. J'ajoute ce qui m'est arrivé dans cette oraison de quiétude ; moi qui ne comprends presque rien aux prières latines, spécialement aux psaumes, non seulement je comprenais alors le verset comme s'il eût été en castillan, mais de plus, je voyais avec bonheur que j'en découvrais même le sens caché.
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Ainsi donc durant ce temps de l'oraison de quiétude, il faut laisser l'âme goûter son repos près de Celui qui est son repos, et mettre la science de côté. Un temps viendra où cette science pourra procurer la gloire de Dieu. Elle aura alors tant de prix que pour tous les trésors du monde on ne voudrait pas manquer de la posséder, dans l’unique but de servir Sa Majesté; car le secours qu'elle procure est immense. Toutefois en présence de la Sagesse infinie, on peut m'en croire, mieux vaut étudier un peu l'humilité et en produire un seul acte que de posséder toute la science du monde. Ici, il n'y a point à argumenter, mais à reconnaître avec candeur ce que nous sommes, et à nous tenir avec simplicité devant Dieu. Le Seigneur, en effet, veut que l'âme qui n'est en réalité qu'une insensée devant lui sache reconnaître sa bassesse, quand lui, Majesté infinie, s'humilie au point de la souffrir en sa présence, tout indigne qu'elle en est.
L'entendement se remue aussi pour remercier Dieu en termes élégants. Mais la volonté, en demeurant dans son repos et ne levant pas mêmes les yeux à l'exemple du publicain, rend à Dieu plus d'actions de grâces que ne le saurait faire l'entendement avec tous les artifices de la rhétorique.
Enfin, il ne faut pas ici abandonner entièrement l'oraison mentale, ni certaines prières même vocales si parfois on a le désir ou le pouvoir d'en faire; car, si la quiétude est profonde, il est difficile de parler; du moins ce ne sera qu'avec une peine excessive.