27 Voie illuminative

Mon intention est encore de parler des grâces et des effets que cette union laisse dans l'âme, d'exposer ce que l'âme peut par elle-même ou si elle est capable de quelque chose pour parvenir à un si haut état.

   C'est alors qu'arrive parfois l'élévation d'espritl'union à l'Amour céleste  ou ; car, selon moi, dans

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l'union même, la simple union est différente de l'élévation d'esprit. Celui qui n'aura pas éprouvé cette dernière faveur s'imaginera qu'il n'y a pas de différence; mais, à mon avis, bien qu'au fond ces deux faveurs soient une même chose, le Seigneur cependant y opère d'une manière différente; car le détachement des créatures est beaucoup plus rapide dans le vol d'esprit. J'ai reconnu clairement que c'est là une faveur spéciale, bien que, je le répète, elle ne soit, ou du moins ne paraisse qu'une seule chose avec l'union. Un feu petit est feu aussi bien qu'un grand : or on voit la différence qu'il y a de l'un à l'autre. Si le feu est petit, il lui faudra beaucoup de temps pour embraser un petit morceau de fer; mais le feu est-il grand, le morceau de fer, même plus considérable, ne mettra que très peu de temps pour changer, ce semble, complètement de nature. Ainsi en est-il, à mon avis, de ces deux sortes de faveurs divines. Celui qui sera arrivé aux ravissements, j'en suis sûre, me comprendra bien. S'il n'a pas encore reçu cette grâce, il s'imaginera que je dis une folie : et cela peut être. En effet, qu'une personne comme moi veuille parler de sujets si relevés et faire comprendre quelque chose de ce dont il semble impossible, faute de termes, de donner la première idée, rien d'étonnant qu'elle dise des folies.

   J'ai confiance toutefois que le Seigneur m'aidera dans cette entreprise. Il sait bien qu'après l'accomplissement de l'obéissance, je n'ai rien tant à cœur ici que de séduire les âmes par les attraits d'un bien si élevé. D'ailleurs je ne dirai rien que je ne connaisse par une longue expérience. Ainsi, quand je commençai à parler de cette dernière eau, il me semblait plus impossible de continuer ma tâche que de parler grec, et, de fait la difficulté n'est pas moindre. Je laisse donc là mon travail, et je m'en vais communier. Oh ! béni soit le Seigneur qui vient ainsi au secours des igno-

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rants ! 0 vertu de l'obéissance, que tu es puissante ! Dieu éclaire mon entendement tantôt en me dictant les paroles, tantôt en me montrant la manière de m'exprimer. Sa Majesté veut, ce semble, comme dans l'oraison précédente, dire elle-même ce que je ne puis ni ne sais dire. Ce que j'avance est l'exacte vérité; aussi ce qu'il y aura de bon dans cet écrit viendra de lui; ce qu'il y aura de mauvais viendra évidemment de moi qui ne suis qu'un océan de misères. Je dis donc que, s'il y a des personnes, et il doit y en avoir beaucoup, qui soient arrivées à ces états d'oraison où Dieu dans sa bonté a élevé une misérable comme moi, si ces âmes, craignant d'être égarées, veulent s'en entretenir avec moi, le Seigneur viendra au secours de   sa servante pour qu'elle les éclaire et leur montre le chemin.

   Parlons maintenant de cette eau qui tombe du ciel pour pénétrer et abreuver de son abondance tout ce jardin. Si le Seigneur ne manquait jamais de la répandre quand elle est nécessaire, on voit de quel repos jouirait le jardinier; si de plus, il n'y avait point d'hiver, mais, au contraire, un temps toujours tempéré, les fleurs et les fruits ne feraient jamais défaut, et on devine quelles seraient ses délices ! Mais tant que nous serons dans cet exil, cela est impossible. Il faut toujours veiller, et dès qu'une eau vient à manquer la remplacer par une autre.

   Cette eau du ciel tombe souvent lorsque le jardinier y pense le moins. Dans les débuts, il est vrai, ce n'est généralement qu'après une longue oraison mentale.  Car le Seigneur, après avoir conduit de degré en degré ce petit oiseau, le place enfin dans le nid pour qu'il y repose. Il l'a vu voltiger pendant longtemps et s'aider de l'entendement, de la volonté, de toutes ses forces enfin pour chercher son Dieu et lui plaire; il veut lui donner une récompense même en cette vie; et quelle

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récompense magnifique ! En un instant, l'âme est dédommagée de tous les travaux d'ici-bas !

   Tandis qu'elle cherche ainsi son Dieu, elle sent, au milieu des délices les plus profondes et les plus suaves, une défaillance presque complète; c'est une sorte d'évanouissement qui enlève peu à peu la respiration et toutes les forces du corps. Aussi on ne peut qu'au prix des plus grands efforts, faire même le moindre mouvement des mains; les yeux se ferment, sans qu'on le veuille; si on les tient ouverts, on ne voit presque rien. Si on lit, on ne peut prononcer les lettres; à peine même si on les distingue. On voit bien qu'il y a une lettre, mais, comme l'entendement ne prête pas son concours, on est incapable de lire, malgré le désir qu'on pourrait en avoir. On entend ce qui est dit, mais ou ne le comprend pas. Ainsi les sens ne servent de rien à l'âme, si ce n'est pour ne pas la laisser tout entière à sa joie; ils sont pour elle un obstacle plutôt qu'un secours. En vain voudrait on parler, on ne pourrait former une parole, et si on y arrivait, on n'aurait même pas la force de la prononcer. Car toute la force extérieure vient à cesser; mais la force intérieure grandit, et ainsi l'âme peut mieux jouir de sa gloire. La délectation qu'on éprouve à l'extérieur est aussi très grande et très sensible.

   Cette oraison, quelque longue qu'elle soit, ne cause aucun préjudice à la santé; du moins, elle ne m'en a porté aucun. Si malade que je fusse lorsque Dieu m'accordait cette faveur, je ne me souviens pas d'en avoir été incommodée. Bien au contraire, j'en éprouvais une amélioration très sensible. Et quel mal pourrait donc venir d'un si grand bien ! Les effets extérieurs de cette grâce sont très sensibles : on y reconnaît d'une manière certaine l'agent puissant qui nous a enlevé les forces avec tant de délices pour nous les restituer plus grandes.

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   Dans les débuts, il est vrai, cette faveur est de très courte durée ; c'est du moins ce qui est arrivé pour moi ; et quand elle passe rapidement, elle ne se manifeste pas aussi clairement par les signes extérieurs et par la suspension des sens. Toutefois on comprend très bien, à la surabondance de grâces dont l'âme est comblée, que la clarté du Soleil qui a brillé en elle a été vive, puisqu'elle l'a ainsi liquéfiée.

   Il faut bien remarquer, selon moi, que la suspension de toutes les puissances, si longue qu'elle soit, est toujours très courte, et quand elle durerait une demi-heure, c'est beaucoup. Pour moi, ce me semble, elle n'a jamais duré si longtemps. Il est vrai qu'on ne peut guère apprécier le temps qu'on y demeure, puisqu’on est privé de sentiment; mais je dis que chaque fois que cette suspension a lieu, il s'écoule très peu de temps sans que quelque puissance ne revienne à elle-même. La volonté est celle qui soutient la joute, mais les deux autres puissances ne tardent pas à l'importuner de nouveau. Comme la volonté demeure ferme dans son calme, elle les suspend de nouveau; et après quelques instants ces deux puissances reviennent à leur vie ordinaire. L'oraison peut, au milieu de ce va-et-vient, se prolonger et se prolonge de fait pendant quelques heures. Car dès que ces deux puissances ont commencé à s'enivrer en goûtant de ce vin tout céleste, elles retournent facilement à la suspension afin d'être beaucoup plus avantagées. Elles accompagnent donc la volonté, et toutes les trois ensemble sont plongées dans la joie. Mais cette suspension complète des puissances sans aucune action de l'imagination qui est aussi, selon moi, complètement ravie est, je le répète, de courte durée ; cependant elles ne reviennent pas tellement à elles-mêmes qu'elles ne puissent demeurer comme égarées pendant quelques heures durant lesquelles Dieu les ramène de temps en temps à lui...    =================================

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   Venons maintenant à ce que l'âme éprouve alors intérieurement. Que Celui qui le sait veuille nous le dire; car si on ne peut le comprendre, comment pourrait-on l'exprimer ?

   Au moment où j'allais me mettre à ce sujet, je me demandais ce que l'âme fait durant ce temps. Je venais de communier et je sortais de cette oraison même que je décris. Or le Seigneur me fit entendre ces paroles : Elle se consume tout entière, ma file, pour s'abimer davantage en moi. Ce n'est plus elle qui vit; c'est moi qui vis en elle. Comme elle ne peut comprendre ce qu'elle entend, c'est ne pas entendre, tout en entendant. » Celui qui aura éprouvé cette faveur saisira quelque chose à ce langage. Ce qu'on éprouve alors est si caché qu'on ne peut l'exprimer plus clairement. Ce que je puis dire seulement, c'est que l'âme se voit unie à Dieu, et il lui reste une telle certitude de cette faveur, qu'elle ne saurait en avoir aucun doute. Ici, toutes les puissances défaillent et sont tellement suspendues que, je le répète, on ne peut nullement comprendre qu'elles agissent. Si précédemment on méditait sur quelque scène de la Passion, la mémoire la perd de vue, comme si on n'y avait jamais pensé. Si on lisait, on ne comprend rien et on ne peut se fixer; si on priait vocalement, c'est la même chose. Et ainsi cet importun petit papillon de la mémoire se brûle alors complètement les ailes et ne peut plus voltiger. Certes, la volonté doit être bien occupée à aimer, mais elle ne comprend pas comment elle aime. L'entendement, s'il entend, ne sait pas comment il entend; du moins il ne peut rien comprendre de ce qu'il entend. Quant à moi, il ne me semble pas qu'il entende, car, ainsi que je l'ai dit, il ne s'entend pas lui-même. D'ailleurs toutes ces choses sont au-dessus de ma portée.

   Il y a un point que j'ignorais au début. Je ne savais

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pas que Dieu est réellement dans toutes les créatures. Et il me semblait qu'une présence qui me paraissait si intime à mon âme était impossible. D'un autre côté, cesser de croire qu'il fût là, je ne le pouvais pas. Car d'après ce que je croyais avoir clairement compris, Dieu était là vraiment présent. Des gens peu instruits me disaient qu'il s'y trouvait seulement par sa grâce. Pour moi, je ne pouvais me ranger à leur avis; car, je le répète, il me semblait qu'il était là présent lui-même. Je me trouvais donc dans l'angoisse, quand un religieux très instruit de l'ordre du glorieux saint Dominique1 vint dissiper mon doute. Il me dit que Dieu était véritablement présent en moi, et m'expliqua comment il se communique à nous ; aussi je fus grandement consolée.

   Il faut remarquer et bien comprendre que cette eau du ciel, cette très haute faveur de Dieu, laisse toujours l'âme en possession des plus riches trésors. C'est ce que je vais dire maintenant.

 

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1. Le P. Vincent Baron, O.P.

 

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