29 Voie illuminative

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   0 mon Jésus ! quel spectacle que celui d'une âme parvenue à cet état qui tombe ensuite dans quelque péché, et à qui vous daignez dans Votre miséricorde tendre de nouveau la main pour la relever ! Comme elle reconnaît bien la multitude de vos grandeurs et de vos miséricordes, et en même temps la profondeur de sa misère ! C'est ici qu'elle s'anéantit véritablement et reconnaît vos perfections. Elle n'ose lever les yeux ; si elle le fait, c'est pour apprendre ce qu'elle vous doit. Elle s'adresse pleine de confiance à la Reine du ciel et la conjure de vous apaiser. Elle invoque les Saints qui sont tombés après avoir été appelés par vous, et les supplie de venir à son secours. Il lui semble que tous vos dons sont des excès de votre libéralité, car elle se reconnaît indigne que la terre la supporte. Elle s'empresse de recourir aux sacrements. Une foi vive l'anime quand elle découvre la vertu que vous y avez déposée. Elle vous bénit de ce que vous nous avez laissé ce remède, ce baume si salutaire qui non seulement ferme extérieurement nos plaies, mais les fait disparaître entièrement. Un tel spectacle la ravit. Et qui donc, ô Seigneur de mon âme, ne serait saisi d'étonnement, en vous voyant user d'une miséricorde si grande et d'une faveur si excessive, vis-à-vis d'une trahison si noire et si abominable ? Je ne sais comment, en écrivant ces lignes, mon cœur ne se brise pas. Cela vient sans doute de ma malice. Et par ces petites larmes que vous me faites répandre, mais qui, en tant qu'elles viennent de moi, coulent d'une source bien impure, je semblerais réparer tant de trahisons et toutes les fautes que je ne cessais de commettre, pour détruire les bienfaits dont vous m'avez comblée ! Donnez vous-même, ô mon Dieu, de la valeur à ces larmes. Purifiez une eau si trouble, ne serait-ce que pour préserver les autres de la tentation où je me suis trouvée, de porter des jugements sur votre conduite.

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   Je disais en moi-même : Pourquoi, ô mon Dieu, ne favorisez-vous pas des personnes très saintes, qui ont toujours travaillé à vous servir fidèlement, qui vous sont consacrées dès l'enfance et qui sont de vraies religieuses, tandis que moi, je n'en ai que le nom ? Et cependant je voyais que vous ne leur accordiez pas les mêmes grâces qu'à moi. Je le comprends, ô mon Bien, vous attendiez pour leur donner toute la récompense en une fois. Faible comme je le suis, j'avais besoin de ces grâces. Mais ces âmes, généreuses comme elles le sont, vous servent sans un pareil soutien, et vous les traitez comme des personnes fortes et désintéressées. Toutefois, ô mon Dieu, vous le savez, un cri de mon cœur s'élevait souvent vers vous pour excuser les personnes qui murmuraient contre moi. A mon avis, elles n'étaient que trop fondées à le faire. Cela avait lieu, ô mon Dieu, lorsque vous me souteniez dans votre bonté, pour que je ne vous offense plus autant, et que je me tenais à l'écart de tout ce qui me semblait devoir vous contrister. Aussitôt, Seigneur, vous avez commencé à ouvrir vos trésors à votre servante. Vous n'attendiez, ce semble, qu'un peu de bonne volonté et de disposition à les recevoir, puisque vous avez mis tant de promptitude non seulement à me les donner, mais à vouloir faire connaître que vous me les accordiez.

   A peine, en effet, en eut-on connaissance, que l'on commença à avoir bonne opinion de celle dont la profonde malice, si transparente pourtant, n'était pas bien connue de tous. Mais d'un autre côté commencèrent aussitôt les murmures et les persécutions; et, à mon avis, on avait grandement raison. Aussi, je n'avais de rancune contre personne, mais je vous suppliais d'avoir égard au motif qui les guidait.

   On disait que je voulais passer pour sainte, et que j'inventais des nouveautés, quand j'étais encore bien

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loin d'accomplir même ma règle en entier et de marcher sur les traces des religieuses si bonnes et si saintes du monastère. Pour moi, je le reconnais, je ne parviendrai jamais à leur perfection, si Dieu dans sa bonté ne fait tout lui-même. Je n'étais bonne en effet qu'à détruire les coutumes édifiantes pour leur en substituer d'autres qui ne l'étaient pas; du moins, je faisais mon possible pour les introduire; car pour le mal mon pouvoir était grand. Aussi on n'était nullement coupable de me condamner. Je parle ici non seulement des religieuses, mais encore des personnes du dehors : elles me découvraient mes vérités, parce que vous le permettiez ainsi, ô mon Dieu.

   J'étais parfois tourmentée de cette tentation dont j'ai parlé, quand, un jour, en récitant les Heures, j'arrive à ce verset : Vous êtes juste, ô mon Dieu, et vos jugements sont équitables1. Je me mis à considérer combien cette parole est véritable. Car sur ce point le démon n'a jamais pu par ses tentations me faire douter que vous, ô mon Dieu, vous ne fussiez la source de tous les biens; jamais, non plus, il n'a pu me faire chanceler sur une seule vérité de la foi. Au contraire, plus ces vérités dépassaient l'ordre naturel, et plus ma foi était vive. Ma dévotion même en devenait plus grande. En considérant, ô mon Dieu, que vous êtes tout-puissant, j'embrassais d'avance toutes les merveilles que vous pourriez accomplir. Je le répète, je n'ai jamais eu le moindre doute sur la foi.

   Je considérais donc comment vous refusiez dans votre justice, ô mon Dieu, à un grand nombre de religieuses qui, je l'ai dit, étaient vos servantes très fidèles, les délices et les faveurs dont vous m'aviez comblée, malgré mon indignité. Et vous m'avez répondu : Pour toi, sers-moi, et ne t'occupe point de

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I. Ps. 118.

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cela. Ce fut la première parole que je vous entendis m'adresser. Aussi je fus toute saisie d'étonnement. Comme je dois expliquer plus tard la manière dont ces paroles se font entendre, ainsi que plusieurs autres points, je n'en dirai rien ici. Ce serait sortir de mon sujet et je m'en suis déjà assez écartée, si je ne me trompe, car je ne sais presque plus où j'en suis de mon récit, et il ne peut en être autrement. Aussi, mon fils, vous me pardonnerez toutes ces digressions. Quand, en effet, je considère la patience dont le Seigneur a usé à mon égard, et cet état où il m'a élevée, il n'est pas étonnant que je perde le fil de mon discours et que je ne sache plus ce que j'ai à dire. Plaise au Seigneur que mes égarements soient toujours de cette nature ! Que Sa Majesté ne permette jamais que je puisse contrevenir tant soit peu à sa loi; que, plutôt, il m'anéantisse à l'instant même !

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon