30 Voie illuminative

Il suffit pour montrer ses grandes miséricordes qu'il m'ait pardonné non pas une fois, mais très souvent, une si noire ingratitude. Ce pardon qu'il n'a accordé à saint Pierre qu'une fois, il me l'a renouvelé souvent. Aussi le démon était bien fondé à me tenter, en me représentant que je ne devais pas prétendre à l'étroite amitié de Celui à qui je témoignais une inimitié si ouverte. Quel aveuglement était le mien ! Où donc, ô mon Dieu, étaient mes pensées, quand je cherchais hors de vous un remède à mon mal ? Quelle folie de fuir la lumière, pour trébucher à chaque pas au sein des ténèbres ! quelle humilité pleine d'orgueil le démon me suggérait en m'éloignant de cette colonne, de cet appui de l'oraison qui devait me préserver d'une chute si profonde ! Maintenant encore, j'en suis dans la stupeur et je n'ai jamais, je crois, couru de si grands dangers qu'à ce moment où le démon me tendait ce piège insidieux sous couleur d'humilité- Voici les pensées qu'il me suggérait : Comment, étant

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aussi misérable après tant de grâces reçues, pouvais-je recourir à l'oraison? Ne me suffisait-il pas de réciter, comme toutes les religieuses, les prières commandées ? et puisque je m'en acquittais si mal, pourquoi avais-je la prétention d'en faire davantage ? C'était là montrer peu de respect pour Dieu et peu d'estime pour ses faveurs. C'était bien d'avoir de telles pensées et de tels sentiments; mais la conclusion pratique que j'en tirai fut un très grand mal. Soyez béni, ô Seigneur, ô vous qui avez daigné me secourir !

   C'est par là, je pense, que le démon commença à tenter Judas. Toutefois le traître n'osait pas m'attaquer d'une manière aussi ouverte, mais il en serait venu peu à peu à me jeter dans l'abîme où il l'avait précipité. Pour l'amour de Dieu, je supplie tous ceux qui s'adonnent à l'oraison d'y bien prendre garde. Qu'ils le sachent, durant tout le temps que j'ai cessé cet exercice j'ai mené une vie beaucoup plus infidèle qu'auparavant. Cela montre quel remède efficace, quelle charmante humilité le démon me conseillait. De plus, mon âme était en proie aux plus grandes inquiétudes ! Mais comment aurait-elle pu jouir de la paix ? L'infortunée, elle s'éloignait de Celui qui est son repos; et, sans oublier les grâces et les faveurs dont elle avait été comblée, elle voyait que tous les plaisirs de la terre ne sont qu'un objet de dégoût. Je me demande avec étonnement comment elle a pu supporter un tel état. Et si mes souvenirs sont bien fidèles, car il doit s'être écoulé plus de vingt et un ans depuis cette époque1, j'ai toujours entretenu en moi le ferme espoir de revenir à l'oraison ; mais j'attendais pour cela que mon âme fût exempte de toutes fautes. Hélas ! dans quelle triste voie me jetait cette confiance ! Le démon allait ainsi me tromper

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i. Ce devait être vers l'année 1543 ou 1544.

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jusqu'au jour du jugement, pour m'entraîner alors au fond des enfers. Précédemment déjà, malgré l'oraison et les lectures où je puisais des lumières et découvrais mes infidélités, malgré les larmes dont j'importunais souvent le Seigneur, j'étais trop faible pour me soutenir; comment donc, une fois éloignée de ces soutiens, adonnée aux passe-temps et aux occasions dangereuses, peu secondée pour le bien, et j'ose le dire, ne trouvant de secours que pour m'aider à tomber, comment pouvais-je espérer autre chose que le sort dont j'ai parlé ? Oui certes, il a beaucoup mérité devant Dieu ce religieux de l'Ordre de Saint-Dominique1, homme d'une science profonde, qui m'a rétirée d'un tel sommeil. Comme je crois l'avoir dit, il me fit communier tous les quinze jours. Le mal diminua. Je commençai à rentrer en moi-même, bien que je ne laissais pas de commettre encore des offenses contre Dieu. Mais, comme je n'avais pas perdu la route, j'y marchais à petits pas, tombant, me relevant. Or quand on ne cesse pas de marcher et d'avancer, on arrive, quoique tard, au but. A mon avis, perdre la route, ce n'est pas autre chose que laisser l'oraison. Que Dieu dans sa bonté daigne nous en préserver!

   C'est donc bien clair, et il faut, pour l'amour de Dieu, y apporter la plus sérieuse attention : alors même qu'une âme reçoit de très grandes faveurs dans l'oraison, elle ne doit point se fier à elle-même, car elle peut tomber encore; elle ne doit non plus s'exposer en aucune manière aux occasions dangereuses. Qu'on y veille donc avec le plus grand soin, cet avis est très important. L'artifice dont le démon peut se servir ici, bien que la faveur vienne sûrement de Dieu, est de faire tourner, autant qu'il le peut le traître, la faveur elle-même à ses fins. Il cherche à

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1. Le P. Vincent Baron. Cf. chap. VII.

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séduire les âmes qui ne sont pas encore très avancées dans la vertu, la mortification ou le détachement. Car même une fois parvenues à cet état, elles n'ont pas, comme je le dirai plus tard, malgré leurs désirs et leurs résolutions, cette force qui leur permettra d'affronter impunément les occasions et les dangers. C'est là une doctrine excellente : elle n'est pas de moi mais de Dieu. Aussi, je voudrais que les personnes ignorantes comme moi en fussent bien pénétrées. Une âme, serait-elle en cet état, ne doit pas se fier à ses forces pour se présenter d'elle-même au combat; c'est assez pour elle de se défendre. Ce qu'il faut ici, ce sont des armes pour se prémunir contre les démons; l'âme n'a pas encore assez de force pour les attaquer et les abattre à ses pieds, comme le peuvent faire les âmes qui sont dans l'état dont je parlerai plus loin.

   Voici le piège que nous tend le démon. Une âme se voit très rapprochée de Dieu; elle découvre la différence qu'il y a entre les biens du ciel et ceux de la terre; elle reconnaît l'amour dont elle est l'objet de la part de Dieu; et de la vue de cet amour naît en elle la confiance et la sécurité qu'elle ne tombera pas de cet état de bonheur. Il lui semble voir déjà la récompense dans toute sa clarté; elle regarde comme impossible d'échanger un bien si délicieux et si suave même dès cette vie, pour des biens aussi vils et aussi bas que les plaisirs du monde. C'est par cette confiance que le démon arrive à lui faire perdre la défiance qu'elle doit avoir d'elle-même; et ainsi, je le répète, elle s'expose aux dangers; animée d'un beau zèle, elle commence à distribuer sans mesure les fruits de son jardin; elle s'imagine qu'elle n'a plus rien à craindre pour elle-même. Ce n'est point l'orgueil qui la guide, car elle comprend bien qu'elle ne peut rien par elle-même; mais la grande confiance qu'elle a en Dieu n'est pas réglée par la discrétion. Cette âme ne consi-

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dère pas que ses ailes sont trop débiles. Elle peut bien sortir du nid, et Dieu l'en tire parfois; mais elle est incapable de voler. Elle n'a pas encore des vertus solides; elle ne possède pas assez d'expérience pour connaître les dangers et elle ignore les dommages qu'elle se fait en se confiant en elle-même.

   C'est là ce qui a été la cause de ma ruine. Aussi pour ce point et pour tous les autres, le secours d'un Maître est très nécessaire, ainsi que les rapports avec des personnes spirituelles. Oui, j'en suis bien persuadée, quand Dieu élève une âme à cet état, il ne cesse pas de la combler de ses grâces et il ne la laisse pas se perdre, si elle-même ne l'abandonne pas complètement. Mais si, comme je l'ai dit, elle vient à tomber, qu'elle prenne garde, pour l'amour de Dieu, qu'elle prenne garde de ne pas se laisser tromper par le démon, qui la porterait comme moi à abandonner l'oraison par fausse humilité, ainsi que je l'ai dit et voudrais le redire souvent. Qu'elle se confie en la Bonté de Dieu, qui surpasse tout le mal que nous pouvons commettre. Si nous voulons revenir à son amitié par une humble connaissance de nous-mêmes, il oublie nos ingratitudes. Quant aux grâces dont il nous a comblés, elles ne sont pas un motif pour qu'il nous châtie d'y avoir été infidèles. Elles l'inclinent, au contraire, à nous accorder plus promptement le pardon; car il nous regarde comme des personnes qui étaient déjà de sa maison, et qui avaient déjà, comme on dit, partagé le pain de sa table. Que ces âmes donc se souviennent de ses paroles et considèrent sa conduite à mon égard. Je me suis plutôt lassée de l'offenser que lui de me pardonner. Jamais il ne se fatigue de donner; et le trésor de ses miséricordes ne peut s'épuiser; ne nous lassons donc point de les recevoir. Qu'il soit béni à jamais ! Ainsi soit il ! et que toutes les créatures chantent ses louanges !

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon