34 Voie illuminative

 

   Revenons maintenant aux ravissements et à ce qui s'y passe le plus ordinairement. Souvent, ce me semble, mon corps devenait si léger qu'il perdait toute sa pesanteur; parfois même c'était à tel point que je ne sentais plus pour ainsi dire mes pieds toucher le sol. Quand, en effet, il y a ravissement, le corps est comme mort, et souvent dans l'impuissance absolue de rien faire; le ravissement le laisse toujours dans l'attitude où il le saisit; s'il le trouve assis, les mains ouvertes ou fermées, il le laisse en cet état. Bien qu'on perde rarement l'usage des sens, il m'est arrivé quelquefois d'en être complètement privée; mais ce cas a été rare et de peu de durée. Généralement les sens sont dans le trouble. S'ils ne peuvent nullement agir par eux-mêmes à l'extérieur, on ne laisse pas cependant d'entendre et de percevoir les sons, comme s'ils venaient de loin. Je ne dis pas toutefois que l'on entend

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ou que l'on perçoit les sons quand le ravissement est dans son plus haut degré. Je désigne ainsi l'état où les puissances sont suspendues à cause de leur union très intime avec Dieu. Alors, ce me semble, on ne voit, on n'entend, on ne sent rien. Comme je l'ai dit précédemment dans l'oraison d'union, cette transformation complète de l'âme en Dieu est de courte durée; mais, tout le temps qu'elle dure, aucune puissance n'a les sentiments d'elle-même ni ne sait ce qui s'accomplit alors. Sans doute il ne convient pas que nous en ayons connaissance tant que nous sommes sur la terre; du moins Dieu ne veut pas nous la donner, parce que nous sommes évidemment incapables de la recevoir. Voilà ce que j'ai vu par moi-même.

   Vous me direz peut-être, mon Père : Comment alors le ravissement dure-t-il parfois de longues heures ? Voici ce que j'ai souvent éprouvé, comme je l'ai dit dans l'oraison précédente. C'est par intervalles que l'âme est dans la jouissance. Souvent elle s'abîme en Dieu, ou, pour mieux dire, Dieu l'abîme en lui-même. Il la tient ainsi quelques instants, puis il ne garde que la volonté. Quant aux deux autres puissances, elles sont en mouvement comme l'ombre produite par l'aiguille du cadran solaire qui ne s'arrête jamais; mais dès que le Soleil de justice le veut, il sait les arrêter, et je dis que cela est de courte durée. Toutefois, le transport et l'élévation de l'esprit ayant été très grands, la volonté, malgré l'agitation où retombent les autres puissances, demeure abîmée en Dieu. Comme souveraine du corps tout entier, elle produit l'opération que j'ai dite; dès lors que les deux puissances qui sont toujours en mouvement cherchent à la troubler et qu'il est mieux d'avoir le moins d'ennemis possible, elle veille à n'être point inquiétée par les sens; elle les tient donc suspendus, car telle est la volonté du Seigneur. Les yeux sont ordinairement fermés, quoique

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l'on ne veuille pas les fermer; si parfois, ils restent ouverts, comme je l'ai déjà dit, on ne distingue rien, on ne remarque rien. Le corps a donc perdu ici beaucoup de son pouvoir d'agir par lui-même. Aussi quand les puissances voudront s'unir de nouveau, elles auront moins de difficulté. Celui à qui le Seigneur accordera cette grâce ne doit point se désoler, quand il voit son corps lié de la sorte durant plusieurs heures, et parfois l'entendement et la mémoire distraits. Sans doute, ces deux puissances, quoique distraites, sont ordinairement occupées tout entières à célébrer les louanges divines, ou à vouloir saisir et comprendre ce qui se passe en elles; mais elles ne sont pas encore bien éveillées pour cela, elles ressemblent à celui qui a eu un long sommeil plein de rêves et qui n'est pas arrivé à se réveiller complètement.

   Je m'étends beaucoup sur ce point, parce qu'il y a actuellement, et même dans cette localité1, je le sais, des personnes auxquelles le Seigneur accorde ces grâces. Si leurs guides n'ont pas reçu eux-mêmes ces faveurs, et surtout s'ils ne sont pas instruits, ils s'imagineront peut-être que ces personnes doivent rester comme mortes pendant le ravissement. C'est une pitié de voir ce que font souffrir des confesseurs qui ne comprennent pas cet état, comme je le dirai un peu plus loin. Mais peut-être je ne sais pas ce que je dis moi-même. Vous, mon Père, vous verrez si je dis juste en quelque chose, car le Seigneur vous a déjà accordé cette faveur. Il y a peu de temps, il est vrai, que vous l'avez reçue, et peut-être pour ce motif vous n'aurez pas observé les faits aussi bien que moi.

  Ainsi donc, quoi que je fasse, je demeure assez longtemps après le ravissement, sans que le corps

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1. Avila.

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puisse se mouvoir, parce que l'âme lui a pris toutes ses forces. Souvent, ce corps, qui était bien infirme et torturé de douleurs aiguës, se trouve guéri et plus dispos pour agir. C'est une grâce insigne que l'on reçoit alors. Le Seigneur veut parfois, je le répète, y faire participer le corps qui déjà obéit aux désirs de l'âme; Quand l'âme revient à elle-même, il arrive, si le ravis- sèment a été très élevé, qu'elle se trouve, pendant un ou deux jours ou même trois, avec des puissances complètement absorbées, et elle-même est si enivrée, qu'elle paraît encore hors d'elle-même.

   C'est là que l'âme souffre de se voir obligée de revenir à cette vie d'ici-bas. C'est là que ses ailes ont grandi; elle a déjà perdu son duvet; elle peut prendre son vol. C'est là qu'elle déploie complètement l'étendard pour la cause du Christ. Il semble vraiment que le gouverneur de cette forteresse est monté ou plutôt a été porté à la tour la plus haute pour y arborer la bannière de Dieu. De là, l'âme considère ceux qui sont en bas, comme une personne qui est en lieu sûr. Bien loin de redouter les dangers, elle les désire au contraire, comme si on lui donnait en quelque sorte l'assurance de la victoire. Là elle voit très clairement le peu d'estime que méritent toutes les choses d'ici-bas et en découvre le néant.   Car c'est d'en-haut que l'on découvre beaucoup de choses. Elle ne veut plus avoir de volonté propre; elle voudrait même ne plus avoir de libre arbitre. Telle est la grâce qu'elle demande à Dieu. Elle lui remet les clés de sa volonté.

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon