Voici ce que je me dis parfois. Si étant telle que je suis avec si peu d'amour et si incertaine du véritable repos, parce que mes œuvres ne l'ont point mérité, je puis cependant, grâce à cette lumière que Dieu m'a donnée, éprouver souvent la peine la plus vive de me voir dans ce lieu d'exil, quels ne devaient pas être les sentiments des saints ! Que ne devaient pas éprouver un saint Paul, une Madeleine et tant d'autres qui étaient comme eux si embrasés de ce feu de l'amour divin ! Leur vie devait être un martyre continuel. Ce qui peut, ce semble, me procurer quelque peu de consolation et quelque repos, c'est de traiter avec des personnes en qui je trouve ces mêmes désirs; je parle de désirs confirmés par des œuvres. J'ajoute les œuvres. Il y a, en effet, des personnes qui s'imaginent pratiquer le détachement, et le disent bien haut. En vérité, il en devrait être ainsi, car leur profession l'exige et il y a de longues années que quelques-unes se sont engagées dans la voie de la perfection. C'est de bien loin que cette âme dont je parle connaît ceux qui n'ont le renoncement qu'en paroles seulement et ceux qui l'ont aussi en réalité. Elle discerne très bien ceux qui font peu de progrès et ceux qui en font beaucoup. Une âme qui a de l'expérience le voit très clairement.
J'ai déjà parlé des effets des ravissements qui viennent de l'esprit de Dieu. A la vérité, ces effets sont plus ou moins grands. Je dis moins grands, parce que, au début, bien que réels, ils n'ont pas encore été éprouvés par des œuvres, et ainsi on ne peut se rendre compte qu'ils existent dans l'âme. En outre, la perfection s'acquiert par degré; or, pour faire disparaître complètement les toiles d'araignée, il faut un certain
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temps. Mais plus l'amour et l'humilité grandissent dans l'âme, plus aussi les fleurs de ces vertus répandent des parfums qui l'embaument elle-même et les autres. Sans doute, le Seigneur peut à l'aide d'un seul de ces ravissements agir de telle sorte dans l'âme qu'elle n'ait que peu à faire pour acquérir la perfection. Personne ne pourra jamais croire, s'il n'en a l'expérience, de quelles faveurs Dieu enrichit alors l'âme. Selon moi, tous nos efforts sont impuissants à nous élever si haut. Je ne dis pas qu'avec l'aide de Dieu, et en suivant les principes et les moyens indiqués par ceux qui ont écrit sur l'oraison on ne puisse arriver avec beaucoup de peine à la perfection et à un profond détachement, mais il faudra plusieurs années. Ici le Seigneur accomplit son œuvre en très peu de temps, et sans aucun effort de notre part. Il arrache sans retour l'âme aux choses d'ici-bas; il lui donne un empire sur tous les biens de ce monde, alors même qu'elle n'aurait pas plus de mérites que moi. Que puis-je dire de plus fort, puisque je n'en avais pour ainsi dire aucun ? Pourquoi Dieu agit-il ainsi ? C'est parce qu’il le veut. Il agit comme il lui plaît. S'il ne trouve pas l'âme ornée des dispositions requises, il la prépare lui-même à recevoir les faveurs dont il veut l'enrichir. Il ne donne donc pas toujours ces grâces comme récompense de la sollicitude avec laquelle on a cultivé le jardin.
Ce qui est très certain cependant, c'est qu'il ne manque pas de favoriser ceux qui en prennent soin et s'exercent à pratiquer le renoncement. Mais il veut parfois, comme je l'ai dit, manifester son pouvoir sur le sol le plus ingrat et le disposer à produire toutes sortes de biens. L'âme semble alors comme incapable de retomber dans ses fautes habituelles. Son esprit est alors tellement disposé à comprendre la vérité dans toute sa clarté, qu'elle regarde tout le reste
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comme un jeu d'enfants. Parfois, elle se prend à rire en elle-même quand elle voit jusque dans le cloître des personnes graves, adonnées à l'oraison, faire tant de cas de quelques points d'honneur qu'elle a déjà mis sous les pieds. Il faut, dit-on, agir avec discrétion et conserver la dignité de son rang, pour être plus utile aux autres. Mais cette âme sait parfaitement que l'on fait plus de bien en un jour, quand on méprise la dignité du rang pour l'amour de Dieu que l'on en ferait avec elle en dix ans.
Aussi elle mène une vie de souffrances et porte toujours sa croix. Mais ses progrès sont rapides. Ceux qui ont des rapports avec elle la croient déjà au sommet de la perfection, et peu de temps après elle est encore beaucoup plus élevée, car Dieu ne cesse de l'enrichir de ses dons. Il est l'âme même de cette âme; c'est lui qui désormais en a soin et l'illumine de ses clartés. Il semble l'assister toujours d'une manière spéciale pour qu'elle ne l'offense point, il la comble de ses faveurs; il la stimule enfin à le servir.
Dès que Dieu m'eut élevée à cette haute faveur, il fit cesser tous mes maux et me donna la force de m'en délivrer. Les occasions ou la compagnie des personnes qui avaient coutume de me dissiper ne me nuisaient pas plus que si je ne m'y fusse point trouvée. Je retirais même du profit de ce qui précédemment avait coutume de me nuire; tout devenait pour moi un moyen de mieux connaître Dieu, de le mieux aimer, de me pénétrer de mes obligations envers lui et de pleurer ma vie passée. Cette grâce, je le voyais bien clairement, ne venait pas de moi. Je ne l'avais point méritée par mes efforts. Je n'avais même pas eu le temps de m'y disposer. Une telle force me venait uniquement de la bonté de Sa Majesté. Depuis le jour où le Seigneur a commencé à m'accorder ces ravissements, cette force a toujours grandi en moi. Il a
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daigné dans sa bonté me soutenir de sa main et m'empêcher de retourner en arrière. Il me semble, et c'est bien la vérité, que je n'y ai apporté pour ainsi dire aucun concours; c'est lui seul, je le vois clairement, qui agit en moi. Ainsi quand une âme favorisée de telles grâces marche dans l'humilité et la crainte, quand elle est bien persuadée que Dieu lui-même fait tout, et nous pour ainsi dire rien, elle peut traiter avec toutes sortes de personnes. Quels que soient leurs dissipations et leurs vices, elle ne s'en trouble point, elle ne s'en émeut point. Au contraire, elle en reçoit, ainsi que je l'ai dit, un stimulant et un moyen de réaliser de bien plus grands profits. Elle est désormais une âme forte que le Seigneur a choisie pour travailler au bien des autres. Mais une telle force ne vient point d'elle.
Quand le Seigneur a élevé une âme à cet état, il lui découvre peu à peu de très grands secrets. C'est ici dans cette extase qu'ont lieu les véritables révélations, les grâces signalées, les hautes visions. Toutes ces faveurs servent à rendre l'âme humble, à la fortifier encore, à lui donner le mépris de toutes les choses de la vie, à lui montrer plus clairement la grandeur de la récompense que Dieu réserve à ses fidèles serviteurs. Plaise au divin Maître que cette libéralité immense dont il a usé envers cette misérable pécheresse soit de quelque utilité pour ceux qui me liront et leur donne la force et le courage de renoncer à tout, par amour pour lui. S'il répand tant de prodigalités, pour montrer clairement la récompense et les avantages qu'il réserve aux siens, même dès ici-bas, quelle ne sera pas sa munificence dans l'autre vie ?