Deux raisons, ce me semble, peuvent servir de fondement à ma pensée. Peut-être n'ont-elles aucune valeur, mais ce que je dirai, je l'ai vu par expérience. Mon âme, en effet, était en très fâcheux état jusqu'au jour où le Seigneur a daigné l'éclairer. Elle ne goûtait que par intervalles les consolations spirituelles; ces heureux moments passés, elle ne trouvait plus, pour résister aux épreuves et aux tentations, cette divin compagnie dont elle a été favorisée depuis.
La première raison sur laquelle je m'appuie pour désapprouver cette méthode, c'est qu'elle renferme un petit défaut d'humilité, qui est si caché et si déguisé qu'on ne le sent même pas. Mais trouvera-t-on quelqu'un qui, même après avoir passé sa vie dans toutes les pénitences, oraisons et persécutions imaginables, soit comme moi, assez orgueilleux et misérable pour ne pas s'estimer très riche et très bien payé, si Notre-Seigneur consent à l'admettre au pied de la Croix, comme saint Jean ? Je ne sais dans quel cerveau, si ce n'est dans le mien, a pu germer la
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pensée de ne pas se contenter d'une telle faveur. Aussi, bien loin d'y gagner, j'y ai perdu de toutes façons.
Peut-être le tempérament ou la maladie ne nous permettent pas de méditer sans cesse la Passion du Sauveur; car cette considération est pénible. Mais qui nous empêche de tenir compagnie au Sauveur ressuscité, puisque nous le possédons si près de nous dans le très saint Sacrement, où il est déjà glorifié ? Là, du moins, nous ne le verrons pas accablé de souffrances ni déchiré par les fouets, répandant le sang, fatigué de ses courses, persécuté par ceux qu'il a comblés de bienfaits, ou méconnu des apôtres. On ne peut pas toujours évidemment penser à de si grandes souffrances. Eh bien ! le voici donc ici avant de remonter au ciel sans douleur et plein de gloire, stimulant les uns, encourageant les autres. Il est notre compagnon au très saint Sacrement; on dirait qu'il lui a été impossible de demeurer séparé de nous un seul instant. Et moi, ô mon Seigneur, j'ai pu me séparer de vous, dans l'espoir de vous mieux servir ! Du moins, quand je vous offensais, je ne vous connaissais pas; mais vous connaître et penser que je m'enrichirais davantage en m'éloignant de vous ! Hélas ! Seigneur, dans quelle triste voie je m'engageais ! Il semble que je m'égarais complètement, si vous ne m'aviez remise dans le chemin. Mais dès que je vous ai vu près de moi, j'ai vu tous les biens... Depuis lors, je n'ai eu, au milieu de toutes mes épreuves qu'à vous considérer devant vos juges, pour tout endurer avec le plus grand courage. En compagnie d'un ami si dévoué, et d'un capitaine si valeureux, qui marche en tête dans la voie de la souffrance, on peut tout supporter. Il est notre soutien, il est notre force; jamais il ne nous fait défaut. C'est un ami véritable. Pour moi, je le vois clairement, et je l'ai toujours
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admis depuis le jour où il m'a ramenée de mon erreur. Nous ne pouvons plaire à Dieu que par la très Sainte Humanité de Notre-Seigneur; c'est par elle qu'il veut nous accorder des grâces signalées; en elle, comme il l'a dit, il a mis ses complaisances. J'en ai fait l'expérience très souvent, et le Seigneur lui-même me l'a dit. Telle est la porte, je l'ai vu clairement, par laquelle nous devons entrer, si nous voulons que la souveraine Majesté nous dévoile de grands secrets.
Ainsi donc, cher Seigneur1, ne cherchez point d'autre chemin, alors même que vous seriez au sommet de la contemplation. En le suivant, on marche avec sécurité. Ce maître qui est nôtre est pour nous la source de tous les biens. C'est lui qui vous enseignera. Considérez sa vie; elle est le plus parfait des modèles. Que pouvons-nous désirer de plus que d'avoir près de nous un ami si dévoué, qui ne nous délaissera pas à l'heure de l'épreuve et de la tribulation, comme le font ceux du monde ? Heureux celui qui l'aime véritablement et le garde toujours près de soi ! Considérons le glorieux saint Paul; il semble qu'il ne cessait jamais de prononcer le nom de Jésus, tant il le possédait au plus intime de son cœur.
Depuis le jour où j'ai eu connaissance de cette vérité, j'ai étudié avec soin la conduite de certains saints, grands contemplatifs; et ils ne suivaient pas une autre voie. Saint François nous en donne la preuve par ses stigmates et saint Antoine de Padoue par soi amour pour l'Enfant Jésus. Saint Bernard mettait ses délices dans la Sainte Humanité, comme aussi sainte Catherine de Sienne et tant d'autres, que vous connaîtrez mieux que moi.
Sans doute ce doit être bon de rejeter tout ce qui est
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1. Elle désigne probablement le P. Garcia de Toledo, O.P.
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corporel, puisque des personnes si spirituelles l'affirment; mais dans ce cas il faut, ce me semble, que l'âme soit très avancée ; car jusqu'alors, elle doit évidemment chercher le Créateur par les créatures. Tout cela d'ailleurs dépend de la grâce que le Seigneur accorde à chaque âme : et c'est là une question dont je ne veux pas me mêler. Ce que je voudrais faire comprendre, c'est que la très Sainte Humanité du Christ ne doit pas être au nombre des objets à écarter. Que l'on comprenne bien ce point; je voudrais l'expliquer clairement.
Lorsque Dieu veut suspendre toutes les puissances de l'âme, comme nous l'avons vu en traitant des différents modes d'oraison, il est clair que, quand même nous ne le voudrions pas, la présence de la Sainte Humanité nous est enlevée. Qu'elle nous soit ravie alors, c'est fort bien. Heureuse une telle perte qui nous fait mieux jouir de ce que nous semblons perdre ! L'âme alors s'emploie tout entière à aimer Celui que l'entendement s'est appliqué à connaître; elle aime ce qu'il n'a pas compris, et elle jouit de ce dont elle ne pourrait jouir aussi parfaitement, si ce n'est en se perdant elle-même, afin, je le répète, de se retrouver plus enrichie. Mais que de nous-mêmes, nous mettions notre habileté, nos soins et toutes nos forces à éviter d'avoir toujours présente la Sainte Humanité, et plût à Dieu que nous l'eussions toujours présente! cela, je le répète, ne me paraît pas bien. Une âme qui suit cette voie, marche en l'air, comme on dit. Elle est privée d'appui, quelque remplie de Dieu qu'elle se croie.