Ainsi donc, mon Père, tenez-vous-en là, tant que vous n'aurez pas trouvé quelqu'un qui ait plus d'expérience que moi et qui l'entende mieux que moi. S'il s'agit de personnes qui commencent à goûter les douceurs divines, n'allez pas les croire quand elles s'imagineront, en s'aidant elles-mêmes, réaliser de plus grands progrès et se procurer des douceurs plus profondes; il n'en est rien. Oh ! comme Dieu sait bien, quand il le veut, venir à découvert sans employer tous ces petits moyens! Malgré nos efforts, il enlève notre esprit comme un géant une paille, sans que nous puissions résister. S'il veut faire voler le crapaud, va-t-il attendre que le crapaud prenne de lui-même son essor ? Et cependant il est, à mon avis, bien plus difficile et plus pénible à notre esprit de s'élever, si Dieu ne l'élève. Chargé de terre, comme il l'est, et retenu par mille entraves, il lui sert peu de vouloir voler. Cela serait cependant plus conforme à sa nature qu'à celle du crapaud; mais il est tellement enfoncé dans la fange qu'il a perdu cet avantage par sa faute.
Je veux conclure par ceci. Chaque fois que nous pensons au Christ, rappelons-nous l'amour qu'il nous a témoigné en nous accordant de si hautes faveurs, et la charité excessive de son Père qui le pousse à nous donner en lui un tel gage de sa tendresse pour nous. Car l'amour appelle l'amour. Bien que le nôtre ne soit qu’au début et que nous soyons très misérables, ne
======================================================
P230 VIE ÉCRITE PAR ELLE-MËME
négligeons rien pour avoir cette pensée toujours présente et nous exciter à aimer. Et si un jour le Seigneur daigne dans sa miséricorde imprimer cet amour en nos cœurs, tout nous sera facile; nous réaliserons les plus grands progrès en très peu de temps et sans la moindre fatigue.
Plaise au divin Maître de nous accorder cet amour, puisqu'il sait jusqu'à quel point il nous convient. Je le lui demande au nom de ce même amour qu'il a eu pour nous et au nom de son glorieux Fils qui nous a montré le sien au prix de tant de sacrifices. Ainsi soit-il !
Je voudrais bien, mon Père, vous faire une demande. Dès lors que le Seigneur commence à enrichir une âme de faveurs aussi élevées que celles de la contemplation parfaite, ne serait-il pas raisonnable qu'elle fût immédiatement au sommet de la perfection ? Certes, oui, la raison le dit. Car une âme qui est comblée de semblables grâces ne devrait plus rechercher les consolations d'ici-bas. Pourquoi, à mesure qu'elle monte dans le ravissement, et qu'elle est habituée à recevoir des grâces, semble-t-elle en porter des effets plus élevés ? pourquoi alors est-elle de plus en plus détachée ? Pourquoi le Seigneur ne l'élève-t-il que peu à peu à la perfection de la vertu, quand il pourrait par une seule de ses visites et dans un instant lui donner une sainteté consommée? Voilà ce que je ne sais pas et désire savoir. Ce que je sais bien, c'est que la force divine dont l'âme est revêtue au début, quand cette faveur ne dure qu'un clin d'œil et ne se sent, pour ainsi dire, que dans ses effets, est différente de celle qu'elle reçoit quand cette faveur dure plus longtemps. Souvent, ce me semble, la cause vient de l'âme qui n'apporte pas de suite une disposition complète : le Seigneur doit alors la fortifier peu à peu, lui faire prendre des résolutions généreuses, et lui donner!
======================================================
P231 CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME
enfin le courage viril de tout mettre immédiatement sous les pieds, comme il fit pour sainte Madeleine. Il agit à l'égard d'autres personnes, selon la liberté qu'elles lui laissent. Nous avons de la peine à croire que Dieu nous récompense au centuple même dès cette vie.
Voici encore une comparaison qui s'est présentée à mon esprit. Il est admis que la nourriture que l'on donne aux parfaits et aux commençants est la même; c'est comme un mets dont mangent beaucoup de personnes; ceux qui en prennent une très faible quantité, en retirent une saveur agréable, mais de courte durée; ceux qui en prennent davantage, y trouvent un petit soutien; ceux qui en prennent beaucoup, y puisent la vie et la force. Ainsi l'âme pourra prendre si souvent et si abondamment de ce pain de vie qu'elle ne trouvera plus rien de savoureux en dehors de lui. Elle voit le profit qu'elle en retire; désormais son goût est si bien fait à cette suavité, qu'elle préférerait plutôt perdre la vie que de se voir condamnée à prendre un autre aliment. Tout mets étranger ne pourrait que lui enlever la saveur exquise de ce pain délicieux.
Considérons, en outre, que nous sommes dans la compagnie d'une sainte personne. Sa conversation ne nous fait pas dans un jour autant de bien qu'en plusieurs. Mais si nous demeurons longtemps avec elle, nous pourrons lui devenir semblables, avec le secours de Dieu; car enfin tout dépend de ce qu'il veut : il accorde ses dons à qui il lui plaît. Mais il est important, pour celui qui commence à recevoir cette grâce, de se montrer généreux dans ses résolutions, de se détacher de tout et d'estimer cette faveur comme elle le mérite.
Il me semble, en outre, que le divin Maître va de l’un à l'autre pour voir ceux qui l'aiment. Il leur découvre avec de souveraines délices qui il est,
====================================================
P232 VIE ÉCRITE PAR ELLE-MÊME
afin de raviver, si elle était éteinte, leur foi dans la récompense qu'il nous destine. Il leur dit : Considérez que ce n'est là qu'une goutte de cet immense océan où sont renfermés tous les biens. Il ne néglige rien pour ceux qu'il aime. Dès qu'il voit que l'on correspond à son amour, il donne de nouveau et se donne lui-même. Il aime ceux qui l'aiment. Et quel Bien-Aimé ! quel Ami fidèle! 0 Seigneur de mon âme, où trouverais-je des expressions capables de faire comprendre ce que vous donnez à ceux qui mettent en vous leur confiance, et ce que perdent ceux qui, arrivés à cet état, restent attachés à eux-mêmes ? Ne permettez pas cela, ô Seigneur; est-ce que vous ne faites pas plus encore, puisque vous daignez descendre dans une hôtellerie aussi misérable que celle de mon âme ? Soyez-en béni dans les siècles des siècles !
Je vous en supplie de nouveau, mon Père, si vous traitez de cet écrit sur l'oraison avec des personnes spirituelles, veillez bien à ce qu'elles le soient en réalité. Car si elles ne connaissent qu'un chemin, ou si elles sont arrêtées au milieu, elles ne pourront en porter un jugement sérieux. Il y en a que Dieu conduit dès le début par une voie très élevée; ils s'imaginent que les autres pourront comme eux avancer dans cette voie, fixer leur entendement et négliger le secourd des choses corporelles. Mais ceux-là demeureront secs comme un morceau de bois. Il y en a d'autres qui ont à peine goûté un peu les douceurs de l'oraison de quiétude qu'ils s'imaginent pouvoir passer aussitôt de cette oraison à une autre plus élevée; et, au lieu d'avancer, ils reculent, comme je l'ai déjà dit. En toutes choses, il faut donc de l'expérience et de la discrétion. Daigne le Seigneur nous les accorder dans sa bonté !