42 Voie illuminative

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CHAPITRE XXIII

 

Elle reprend le récit de sa vie, et montre comment et par quels moyens elle a commencé à s'élever à une plus haute perfection, et il est utile, pour ceux qui dirigent des âmes d'oraison de savoir ce qu'il faut faire au début. Elle indique le profit qu'elle retira

d'avoir été bien dirigée.

 

   Je veux revenir maintenant à cet endroit du récit de ma vie où j'en étais restée1. Si je m'en suis écartée plus qu'il ne fallait, ma digression servira peut-être à mieux comprendre ce qui va suivre. C'est maintenant un nouveau livre qui commence, je veux dire une nouvelle vie. Celle que j'ai racontée tout d'abord était ma vie; celle où j'ai commencé ensuite à parler des divers états d'oraison est, si je ne me trompe, la vie de Dieu en moi; car, je le vois, sans le secours de Dieu il m'eût été impossible d'en finir en si peu de temps avec des habitudes et des œuvres aussi imparfaites que les miennes. Que le Seigneur soit béni de m'avoir délivrée de moi-même !

   A peine eus-je commencé à fuir peu à peu les occasions dangereuses et à m'adonner davantage à l'oraison, que le Seigneur se mit à m'enrichir de ses grâces. Il semblait ne désirer qu'une chose, c'est que je voulusse bien les recevoir. Sa Majesté se mit à m'élever très ordinairement à l'oraison de quiétude, et souvent même à celle d'union qui durait longtemps.

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1. La Sainte reprend son récit interrompu à la fin du chapitre IX. ======================================================

 P234                   VIE   ÉCRITE   PAR    ELLE-MÊME

 

   Comme, à cette époque, on avait découvert les grandes illusions où des femmes séduites par le démon étaient tombées, je commençai à concevoir des craintes au sujet des délices et des suavités si grandes dont j'étais inondée et dont bien souvent je ne pouvais me défendre. Par ailleurs je découvrais en moi, surtout à l'heure de l'oraison, une assurance très grande que ces faveurs venaient de Dieu. De plus, je me trouvais, au sortir de cet exercice, bien meilleure et plus forte. Mais dès que je me laissais aller tant soit peu à la distraction, la crainte m'envahissait de nouveau. Je me demandais si ce n'était pas le démon qui, en me faisant croire que c'était bon, voulait suspendre l'entendement et me priver de son secours, pour m'éloigner ainsi de l'oraison mentale et m'empêcher de méditer la Passion de Notre-Seigneur.

   Vu le peu de lumière que j'avais alors, cela me semblait une perte plus grande. Mais Sa Majesté voulait déjà m'éclairer pour arrêter le cours de mes infidélités et me faire connaître combien je lui étais redevable.

   Cette crainte devint si vive que je cherchai avec soin des guides spirituels pour conférer avec eux. J'avais même entendu parler de quelques-uns. Les Pères de la Compagnie de Jésus venaient de s'établir dans cette ville. Pour moi, sans en connaître encore aucun, je leur étais très affectionnée, uniquement par les rapports que l'on m'avait faits de leur genre de vie et de leur oraison. Toutefois je ne me jugeais pas digne de leur parler, ni assez forte pour leur obéir. Cela augmentait mes craintes; car traiter avec eux, en restant ce que j'étais, me semblait peu délicat.

   Tel fut mon état durant quelque temps. Mais, enfin, fatiguée de tant de combats intérieurs et de craintes, je me déterminai à conférer avec un maître spirituel pour apprendre de lui ce qu'était mon oraison, et le

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 P235                     CHAPITRE   VINGT-TROISIÈME

 

supplier de m'éclairer, si j'étais dans l'erreur; j'étais résolue à faire tous mes efforts pour ne point offenser Dieu; c'était, comme je l'ai dit, le manque d'énergie que je découvrais en moi qui me rendait si timide.

   Dans quelle illusion profonde j'étais, ô mon Dieu ! Je voulais être bonne, et je m'éloignais du bien ! Le démon doit tenter fortement sur ce point l'âme qui commence à pratiquer la vertu. Il sait bien en effet que l'âme sera guérie de tous ses maux, dès qu'elle pourra conférer avec les amis de Dieu. Pour moi du moins, je ne pouvais parvenir à m'y déterminer; et rien ne pouvait m'y décider. J'attendais que je fusse devenue meilleure, comme à l'époque où j'avais cessé de faire oraison; mais peut-être je n'y aurais jamais réussi; car j'étais déjà si plongée dans certaines petites habitudes mauvaises, que je n'en comprenais même plus la culpabilité et qu'il me fallait le secours d'autrui et une main charitable pour m'aider à me relever. Béni soit le Seigneur ! c'est sa main qui me fut tendue la première.

   Comme mes craintes augmentaient parce que mon oraison grandissait, il me sembla qu'il y avait là, ou quelque bien signalé ou un très grand mal. Ce qui se passait en moi, je le comprenais déjà, était surnaturel, car je ne pouvais parfois y résister, de même qu'il m'était impossible de l'éprouver au gré de ma volonté. Le seul remède, à mon avis, était de m'appliquer à une grande pureté de conscience, et de fuir toute occasion, même de péchés véniels; si c'était l'esprit de Dieu qui agissait en moi, le profit était bien clair; si c'était le démon, il ne me causerait que peu de préjudice, ou plutôt il ne pourrait qu'y perdre, dès lors que tous mes soins tendraient à contenter le Seigneur et à ne le plus offenser. Cette résolution prise, je ne cessai plus de supplier le Seigneur de venir à mon secours. Au bout de quelques jours, je vis que

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 P236                  VIE    ÉCRITE    PAR    ELLE -MÊME

 

mon âme n'avait pas assez de force pour s'élever d'elle-même à une si haute perfection. Elle était encore rivée à certaines affections qui, sans être en soi très coupables, étaient cependant de nature à tout entraver.

   On me parla d'un ecclésiastique instruit, qui se trouvait dans cette ville et dont Dieu commençait à manifester au public la vertu et la sainteté. Je fis en sorte de m'entretenir avec lui par l’entremise d'un saint gentilhomme qui habite cette même ville. Ce gentilhomme est marié, mais d'une vie très exemplaire et d'une vertu profonde. Il est si adonné à l'oraison et aux œuvres de charité, que tout en lui respire la bonté et la perfection ; ce n'est pas sans un motif fondé. Il a fait beaucoup de bien à un grand nombre d'âmes.  Il a reçu pour cela tant de talents qu'il ne peut s'empêcher de les faire valoir, bien qu'il n'y soit nullement aidé par son état. Il a un très bon jugement, et est très affable pour tous.  Sa conversation n'a rien d'ennuyeux, elle est plutôt pleine de grâce et de suavité, et en même temps si droite et si sainte qu'il est un charme pour tous ceux qui traitent avec lui. Il vise toujours au plus grand bien des âmes avec lesquelles il est en rapport. On dirait qu'il n'a rien tant à cœur que de se rendre utile et de faire plaisir à tous, dans la mesure de ses forces. Ce digne et saint homme a été, ce me semble, par sa prudence le premier instrument de salut pour mon âme. Son humilité me rend toute confuse. Il y a près de quarante ans (deux ou trois de moins, je ne sais) qu'il s'adonne à l'oraison et mène une vie aussi parfaite que semble le comporter son état. Sa femme est une si grande servante de Dieu et si charitable qu'il ne trouve en elle aucun obstacle pour sa perfection. Dieu lui-même a voulu la choisir pour être l'épouse de celui qu'il savait devoir être l'un de ses plus fidèles serviteurs.

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon