46 Vie illuminative

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CHAPITRE XXV

 

Elle expose de quel mode et de quelle manière le Seigneur fait entendre ces paroles, sans qu'elles frappent les oreilles. Elle montre quelques illusions qui peuvent s'y rencontrer et le moyen de les reconnaître. Ce chapitre est très important pour celui qui est arrivé à ce degré d'oraison, parce que ce sujet y est bien exposé et renferme une doctrine excellente.

 

   Il me semble utile, mon Père1, d'exposer maintenant quel est ce mode de parler dont le Seigneur se sert, et quelles sont les impressions que l’âme éprouve alors, afin que vous puissiez vous en faire une idée exacte. Depuis la circonstance dont il a été question et où le Seigneur m'a parlé pour la première fois 2, cette faveur m'a été accordée très souvent, comme vous le verrez par la suite de ce récit.

   Ces paroles sont très distinctes, mais on ne les entend pas des oreilles du corps; on les perçoit cependant d'une manière beaucoup plus claire que par le sens de l'ouïe. Tous les efforts que l'on ferait pour ne pas les entendre seraient inutiles. Si nous voulons ne pas entendre la parole des hommes, nous pouvons nous fermer les oreilles, ou porter notre attention à un autre objet, de telle sorte que, tout en entendant parler, nous ne comprenons pas ce qui est dit. Quand à cette parole divine, il est impossible de ne pas la

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1. Le P. Garcia de Tolédo.

2. Au chap. XIX. C'était entre 1555 et 1557.

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 P253   CHAPITRE    VINGT-CINQUIÈME

 

saisir; elle nous force, malgré nous, à écouter; elle oblige l'entendement à donner toute son attention pour comprendre ce que Dieu veut lui dire, peu importe que nous le voulions ou non. Celui qui peut tout nous donne ainsi à entendre que sa volonté doit s'accomplir, et il se montre notre véritable maître, mon expérience sur ce point est très grande. Pendant près de deux ans, j'ai résisté à ces paroles, à cause des craintes excessives que j'avais d'être trompée. Maintenant encore, je le fais parfois, mais cela me sert de peu.

   Je voudrais exposer les illusions dans lesquelles on peut tomber alors, bien que, à mon avis, une âme très expérimentée en soit complètement exempte, ou du moins ait peu de danger à courir; mais il faut alors une grande expérience. Je voudrais aussi montrer la différence qu'il y a quand c'est le bon esprit, et quand c'est le mauvais, et indiquer comment l'entendement parvient à s'imaginer ces paroles, ce qui peut arriver, ou à se parler à lui-même. Quant à ce dernier point, je ne l'affirme pas, mais aujourd'hui même il m'a semblé que oui. Que Dieu m'ait parlé, je l'ai constaté par une très grande expérience, car beaucoup de faits qui m'étaient annoncés deux ou trois ans à l'avance, se sont tous accomplis. Jusqu'à ce jour, il n'y en a pas un seul qui ne se soit réalisé. Il y a encore d'autres choses où l'esprit de Dieu se voit d'une manière claire, comme je le dirai dans la suite.

   Il peut arriver, ce me semble, qu'une personne qui recommande une chose à Dieu avec beaucoup de désirs et de préoccupations s'imagine entendre une réponse, et en particulier, que la chose se fera ou ne se fera pas. Cela, en effet, est très possible. Mais quiconque a entendu les paroles de Dieu verra clairement ce que c'est, la différence est grande entre les unes et les autres.

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 P254   VIE    ÉCRITE    PAR    ELLE-MÊME.

 

   Lorsque l'entendement forme les paroles, il a beau agir d'une manière cachée, il voit que c'est lui-même qui les ordonne et les prononce. Il ne fait donc alors qu'ordonner son discours, tandis que dans le premier cas, il écoute ce qu'un autre lui dit. Dans le cas présent il voit bien qu'il n'écoute pas, mais qu'il agit. De plus les paroles qu'il forme sont comme un bruit sourd et fantastique; elles manquent complètement de la clarté des paroles divines. Nous pouvons alors porter ailleurs notre attention, de même que nous pouvons nous taire quand nous parlons. Mais quand Dieu lui-même parle, il nous est impossible d'opérer la moindre diversion. Voici encore une autre différence et la principale : les paroles formées par l'entendement ne produisent aucune opération dans l'âme; celles, au contraire, que Dieu prononce sont à la fois paroles et œuvres; et, bien qu'il ne les prononce pas pour exciter notre dévotion, mais pour nous adresser des reproches, il dispose l'âme dès le premier mot et la rend apte à le servir; il l'attendrit et il l'éclaire; il lui donne sa joie et sa paix. L'âme est-elle dans les aridités, les troubles, ou les inquiétudes : il dissipe tous ses maux comme avec la main, et mieux encore; il veut, ce semble, lui faire comprendre qu'il est tout-puissant et que ses paroles sont des œuvres.

   Il y a donc, selon moi, entre ces paroles la différence qu'il y a entre parler et écouter, ni plus ni moins. Je le répète, lorsque je parle j'arrange avec l'entendement ce que je dis; mais si l'on me parle, je n'ai qu'à écouter, et je ne me fatigue pas. Dans le premier cas, nous ne saurions donner nous-mêmes un sens bien précis à nos paroles, car nous sommes semblables à une personne à moitié endormie. Dans le second, au contraire, on entend une voix très claire; on ne perd pas une syllabe de ce qui est dit. Cette faveur arrive parfois dans des circonstances où l'entendement est

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si distrait et l'âme si troublée qu'on ne saurait former aucun raisonnement convenable. L'âme se nourrit alors des pensées admirables qu'on lui a préparées et qu'elle n'aurait jamais pu découvrir même au sein au plus profond recueillement. Dès la première parole, je le répète, elle est toute transformée. Elle pourrait moins encore les découvrir quand elle est dans le ravissement; ses puissances étant alors suspendues, comment entendrait-elle des choses qui ne lui sont jamais venues à la mémoire ? Comment ces mêmes choses se présenteraient-elles à elle à ce moment où elle n'agit pour ainsi dire point et où l'imagination est comme hors d'elle-même?

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon