55 Voie illuminative

   Ce que je voudrais exposer maintenant, c'est la manière dont le Seigneur se montre dans ces visions. Mon dessein toutefois n'est pas d'expliquer comment il éclaire notre sens intérieur de cette lumière si puissante, ni comment il produit dans notre entendement une image de lui-même si vive qu'il paraît nous être véritablement présent. C'est là une question qui regarde

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les savants; d'ailleurs il n'a pas voulu m'en donner l'intelligence. Je suis même si ignorante et d'un esprit si peu cultivé, que, malgré tout ce que l'on a fait pour me l'expliquer, je n'ai pu encore arriver à le comprendre. Il est certain, mon Père, que je n'ai point la vivacité d'esprit qu'il vous semble. Je l'ai constaté dans beaucoup de circonstances, je ne comprends que les choses les plus simples. Parfois le confesseur était tout étonné de mes ignorances. Jamais il ne chercha à me faire comprendre comment Dieu fait cela ni comment telle ou telle chose peut être. D'ailleurs je ne désirais pas le savoir et je ne le demandais pas, bien que, depuis plusieurs années, comme je l'ai dit, il m'ait été donné de traiter avec des hommes très instruits. Quand il s'agissait de savoir si une chose était péché ou non, oui alors, je le demandais. Pour le reste, il me suffisait de penser que Dieu a tout créé. Aussi, bien loin de m'étonner de ses œuvres, je n'y trouvais que des motifs de chanter ses louanges. Si elles sont difficiles à comprendre, elles m'inspirent même de la dévotion ; et plus elles le sont, plus elles m'en inspirent.

   Je dirai donc ce que j'ai vu moi-même. Quant à la manière dont Dieu accorde cette vision, vous, mon Père, vous l'expliquerez mieux que moi; vous éclaircirez aussi tout ce qu'il y aurait d'obscur dans mon récit ou ce que je n'aurais pas su dire.

   En certaines circonstances, ce que je voyais me semblait une simple image, mais en beaucoup d'autres, non; c'était Jésus-Christ lui-même; cela dépendait du degré de clarté où il daignait se manifester. Parfois la vision était si confuse qu'elle me semblait seulement une image ; mais c'est une image qui ne ressemble nullement aux tableaux d'ici-bas, si parfaits qu'ils soient; et cependant j'en ai vu beaucoup de très beaux. C'est une folie de penser qu'il n'y a d'autre ressemblance entre l'un et l'autre que celle qui existe entre

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une personne vivante et son portrait. Ce portrait, aussi bien réussi et ressemblant qu'il soit, ne paraîtra jamais qu'une chose sans vie. Ceci explique bien ma pensée et est de la plus exacte vérité. Mais laissons ce sujet. Je ne dis pas cependant que c'est là une comparaison car toute comparaison est imparfaite; c'est une vérité. Il y a exactement cette différence qu'on trouve entre un objet vivant et le tableau qui le représente, ni plus ni moins; car si c'est une image que je voyais, c'est une image vivante. Ce n'est pas un homme mort, c'est le Christ vivant qui se montrait à moi. Il me donnait à entendre que c'était lui l'Homme-Dieu non tel qu'il se trouvait dans le sépulcre, mais tel qu'il en sortit ressuscité.

   Le Seigneur se manifeste parfois avec une telle majesté qu'on ne saurait douter que ce ne soit Lui surtout quand il accorde cette faveur après la communion; car nous savons déjà par la foi qu'il est alors véritablement présent en nous. Il se montre tellement Maître de cette demeure où il descend, que l'âme tout entière en est comme anéantie ; elle se voit consumée dans le Christ. 0 mon Jésus ! que ne puis-je faire comprendre avec quelle majesté vous vous dévoilez à l'âme ! Comment dire jusqu'à quel point vous vous montrez le Maître absolu de la terre et des cieux, de mille autres mondes encore, et de mondes et de cieux sans nombre que vous pourriez créer ! A la vue de cette Majesté, l'âme comprend que tout cela ne serait encore rien pour un Maître tel que vous. 

   Là, on voit clairement, ô mon Jésus, le peu de pouvoir de tous les démons en comparaison du vôtre, et on comprend comment celui qui vous contente, peut fouler aux pieds tout l'enfer. Là, on voit le motif pour lequel les démons ont été remplis de terreur à votre descente dans les limbes et ont désiré mille enfers nouveaux, plus profonds les uns que les autres pour

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fuir une telle Majesté. Vous voulez, je le comprends, manifester combien elle est sublime et donner une idée du pouvoir que possède cette très Sainte Humanité, unie à la Divinité. Là on a une représentation vive de ce que sera le jour du jugement quand on verra la majesté de ce Roi, et son courroux contre les méchants. De là cette humilité vraie que produit en nous la vue de notre néant que l'on ne peut ignorer. Là on trouve la confusion et le vrai repentir du péché. Malgré l'amour dont l'âme se voit l'objet de la part de son Dieu, elle ne sait où se mettre et se consume tout entière.

   Quand le Seigneur, je le répète, veut manifester dans un grand éclat sa gloire et sa majesté, cette vision agit avec tant de puissance qu'aucune âme ne saurait la soutenir, si Dieu, par un secours très surnaturel, ne la faisait entrer dans le ravissement et l'extase, car alors la jouissance fait perdre la vision de cette divine présence. Il est vrai, on oublie ensuite cette vision. Mais cette majesté et cette beauté du Sauveur demeurent profondément gravées dans l'âme : elle ne saurait en perdre le souvenir, si ce n'est dans le temps où par la volonté de Dieu elle doit souffrir les rigueurs de la sécheresse et de la solitude, comme je le durai plus loin; car alors il semble qu'elle ne se souvient plus même de Dieu.

  

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