56 Voie illuminative

   L'âme, par cette vision, est vraiment transformée, elle est toujours absorbée en Dieu. Il lui semble qu'elle commence de nouveau à aimer Dieu de l'amour le plus ardent et, à mon avis, le plus élevé. La vision précédente où Dieu se montre à l'âme sans image, est plus élevée, à coup sûr; mais celle-ci a l'avantage d'être plus appropriée à notre faiblesse; car elle porte le plus grand secours à la mémoire pour qu'elle n'oublie pas une si haute faveur, et que l'entendement y puise une occupation constante; aussi est-il très utile qu'une

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si divine présence soit représentée et demeure gravée dans l'imagination. D'ailleurs ces deux sortes de visions viennent presque toujours ensemble. Oui, c'est bien ainsi qu'elles viennent. Les yeux de l'âme contemplent dans la vision imaginaire l'excellence, la beauté et la gloire de la Sainte Humanité de Notre-Seigneur, tandis que dans la vision intellectuelle, dont j'ai parlé, il nous est donné d'entendre comment le Sauveur est en même temps le Dieu souverain, qui peut tout, régit tout, gouverne tout, et remplit tout de son amour.

   On doit avoir une très haute estime de cette vision. Elle n'offre, à mon avis, aucun danger, car les effets dont elle est la source, font connaître que le démon n'a ici aucun pouvoir. Il a cherché trois ou quatre fois ce me semble, à me montrer ainsi Notre-Seigneur par une fausse représentation. Il peut bien prendre une forme de chair, mais il ne saurait contrefaire la gloire d'une telle vision quand elle vient de Dieu. Il veut par ces représentations détruire la véritable vision dont l'âme a été favorisée. Mais l'âme les repousse; elle tombe dans le trouble, le dégoût, l'inquiétude; elle perd la dévotion et la suavité dont elle jouissait précédemment, et se trouve impuissante à faire oraison. Cela m'arriva dans les commencements trois ou quatre fois, comme je l'ai dit.

   Il y a une très grande différence entre ces fausses représentations et les véritables visions. Aussi, une âme parvenue seulement à l'oraison de quiétude la distinguera très bien, selon moi, par les effets dont j'ai parlé plus haut en traitant des paroles surnaturelles. La différence, en effet, est frappante. Et, si une âme ne veut pas se laisser tromper elle-même, si, de plus, elle marche dans l'humilité et la simplicité, elle ne saurait, à mon avis, tomber dans les pièges du démon. Il lui suffira d'avoir été favorisée d'une véritable vision de Dieu, pour s'en apercevoir presque immédiatement.

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   Le démon peut bien commencer à lui suggérer un certain plaisir et un certain contentement; mais elle le repousse bien loin; ce plaisir même, à mon avis, doit être différent de celui qui vient de Dieu ; car il ne porte pas le cachet de l'amour pur et chaste, et le démon ne tarde pas à montrer qui il est. Aussi je crois qu'une âme expérimentée ne pourra recevoir de lui aucun préjudice.

   Qu'une telle vision soit le produit de notre imagination, c'est absolument impossible; cela ne peut pas être. La beauté seule, la blancheur seule d'une main de Notre-Seigneur surpassent tout ce que nous pouvons imaginer. Comment d'ailleurs pourrions-nous en un instant considérer comme présentes des choses auxquelles nous ne pensions pas, dont nous n'avons jamais eu l'idée et que notre imagination serait impuissante à coordonner après un temps très long ? Car, cette vision, je l'ai déjà dit, surpasse incomparablement tout ce que nous pouvons concevoir ici-bas : Nous ne pouvons donc nous la représenter nous-mêmes. Mais si nous pouvions quelque chose ici, on en verrait clairement l'origine par ce que je vais ajouter. Je suppose que cette vision est l'œuvre de notre entendement; elle ne produira pas les effets merveilleux d'une véritable vision, ni aucun autre. De plus, on ressemblerait alors à une personne qui ferait des efforts pour dormir et demeurerait éveillée, parce que le sommeil n'est pas venu. Elle le désire, car elle en sent le besoin, ou que sa tête est fatiguée; aussi elle tâche de s'endormir, et, enfin après tant d'efforts, il lui semble parfois qu'elle sommeille un peu. Mais si ce n'est pas un véritable sommeil, elle ne sera pas soulagée, et sa tête, au lieu d’en être fortifiée, n'en sera souvent que plus épuisée encore. C'est en partie ce qui arriverait ici.

   L’âme serait épuisée. Au lieu d'être soutenue et fortifiée, elle ne sentirait que fatigue et dégoût.  

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   Si, au contraire, la vision vient de Dieu, l'âme est enrichie de trésors inestimables, et le corps lui-même y puise la santé et des forces nouvelles.

   J'opposais donc cette raison et d'autres encore quand on me répétait, ce qui arrivait souvent, que c'était une illusion du démon ou de mon imagination. Je me servais aussi de comparaisons comme je le pouvais ou que le Seigneur me le suggérait. Mais tous ces moyens me servaient de peu. Il y avait, en effet dans la localité, des personnages très saints, auprès desquels je n'étais que malice; et comme le Seigneur ne les conduisait pas par la même voie, ils étaient de suite saisis de crainte à mon sujet. Sans doute en punition de mes péchés, ces choses furent répétées de l'un à l'autre, de telle sorte qu'elles furent divulguées; cependant je ne m'en étais ouverte qu'à mon confesseur et aux personnages qu'il m'avait signalés.

   Je leur dis un jour que s'ils m'affirmaient qu'une personne bien connue de moi, avec laquelle je viendrais de m'entretenir, n'était pas celle que je m'imaginais, et s'ils étaient certains que je fusse dans l'illusion, à coup sûr je serais prête à ajouter foi à leur parole plutôt qu'au témoignage de ma vue. Mais si cette personne m'avait remis quelques joyaux, que j'aurais encore en mains comme gage de son grand amour, quand précédemment j'en étais dépourvue, et que de pauvre je fusse devenue riche, je ne pourrais plus alors, malgré tous mes désirs, croire à leur parole. Or, ces joyaux, je pouvais les montrer. Tous ceux qui me connaissaient voyaient clairement que mon âme était toute transformée. Mon confesseur lui-même l'affirmait ; ce changement sur tous les points était très profond; loin d'être caché, il était manifeste pour tous. Après m'être vue si infidèle, je ne pouvais croire, disais-je, que le démon, dans le but de me tromper et de me conduire en enfer, prît un moyen aussi opposé à ses desseins que

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celui de déraciner les vices de mon âme pour y implanter des vertus et du courage. Car, je le voyais clairement, toutes ces visions venaient chaque fois opérer en moi une nouvelle transformation.

 

 

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