Voici ce qui fut convenu entre ce religieux et moi. Je lui écrirais à l'avenir ce qui m'arriverait, et nous prierions beaucoup le Seigneur l'un pour l'autre. Son humilité était si profonde qu'il voulait bien faire quelque cas des prières d'une pécheresse comme moi; aussi j'en étais toute confuse. Il me laissa comblée de joie et de consolation et me recommanda de continuer sans crainte mon oraison; car je devais être certaine que j'étais guidée par l'esprit de Dieu. S'il survenait quelques doutes, je n'avais, pour plus de sécurité en tout, qu'à les exposer à mon confesseur et après cela me tenir en paix.
Néanmoins je ne pouvais vivre dans cette complète assurance, puisque le Seigneur me conduisait par la voie de la crainte; mais je ne pouvais, non plus, me croire victime des illusions du démon, quand on m'affirmait qu'il en était ainsi. En un mot, que l'on cherchât à m'inspirer de la crainte ou de la confiance, on ne pouvait obtenir de moi plus de confiance que celle qu'il plaisait au Seigneur lui-même de mettre dans mon âme. Si l'homme de Dieu me procura consolation et repos, je ne lui donnai pas cependant assez de créance pour vivre dans une sécurité complète, surtout quand le Seigneur me faisait passer par les tourments intérieurs dont je vais parler. Malgré tout, je le répète, ma consolation fut grande; aussi je ne me lassais pas de rendre grâces à Dieu et à mon glorieux père saint Joseph. Il me semblait que ce saint m'avait amené lui-même ce religieux, qui était commissaire général de la custodie placée sous son vocable. D'ailleurs je m'étais beaucoup recommandée à lui et à Notre-Dame.
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P316 VIE ÉCRITE PAR ELLE-MÊME
Il m'arrivait parfois, comme il m'arrive encore maintenant, mais plus rarement, d'éprouver en même temps de telles angoisses spirituelles, ainsi que des tortures et souffrances corporelles si vives que je ne savais que devenir. D'autres fois, quand les souffrances corporelles étaient plus aiguës, je les supportais avec la plus grande allégresse, parce que j'étais exempte de peines spirituelles. Mais quand les deux m'affligeaient en même temps, l'épreuve était si grande que j'en étais comme accablée. Toutes les grâces que le Seigneur m'avait faites s'effaçaient de ma mémoire. Il m'en restait seulement un souvenir comme d'un rêve, de nature à me causer de la peine. Car alors l'entendement était tellement enchaîné qu'il me faisait passer par toute sorte de doutes et de craintes. Je n'avais pas su, semblait-il, comprendre ce qui s'était passé en moi; peut-être m'étais-je-trompée, et il suffisait que je le fusse, sans jeter encore les autres dans l’erreur. Me voyant si mauvaise, je m'imaginais être cause par mes péchés de tous les maux et de toutes les hérésies qui affligeaient le monde. C'était là une fausse humilité inventée par le démon pour me troubler et me jeter, s'il avait pu, dans le désespoir. Je le sais par une très grande expérience. Et comme le démon ne l'ignore pas, il ne me tourmente plus autant sur ce point que par le passé. Cette fausse humilité se reconnaît à des signes évidents. Elle cause dès le début de l'inquiétude et du trouble; tout le temps qu'elle dure, elle agite l'âme, la tient dans les ténèbres, l'affliction, les sécheresse et les répugnances pour l'oraison et pour toute sorte de bien. Elle semble étouffer l'âme et enchaîner le corps, pour entraver tout progrès. Il n'en est pas ainsi de l'humilité vraie. L'âme qui la possède reconnaît, j'en conviens, son néant, elle gémit de la misère où elle se trouve, elle considère les sentiments de sa
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P317 C H A P I T R E TRENTIÈME
malice qui sont très vifs, aussi vifs même que je l'ai dit, et qu'elle éprouve en toute vérité; mais elle n'a ni trouble, ni inquiétude, ni ténèbres, ni sécheresses, bien au contraire, elle est dans la joie et la paix, les suavités et la lumière. La peine qu'elle éprouve est une peine qui l'encourage, car elle voit quelle grâce insigne Dieu lui accorde en la lui faisant sentir et quel profit elle en retire. Elle gémit d'avoir offensé Dieu, mais elle se sent dilatée par sa miséricorde. La lumière qui l'inonde la porte non seulement à se confondre elle-même, mais aussi à chanter les louanges de cette Majesté suprême qui l’a supportée si longtemps.
Dans cette autre humilité dont le démon est l'auteur il n'y a de lumière pour aucun bien, et Dieu semble mettre tout à feu et à sang. L'âme se représente sa justice; elle a, il est vrai, la foi en sa miséricorde, et le démon ne peut, malgré ses efforts, la lui ravir; mais cette foi ne la console pas; loin de là; la vue de cette miséricorde si grande vient augmenter son tourment, car elle reconnaît que ses obligations envers Dieu n'en étaient que plus grandes.
C'est là un artifice du démon des plus pénibles, des plus subtils et des plus dissimulés que j'aie pu découvrir. Aussi, mon Père, je voudrais vous en parler, afin que si cet ennemi venait vous tenter de ce côté, vous ayez quelque lumière pour le reconnaître; mais il faut qu'il laisse votre entendement libre pour cela, car cette connaissance, croyez-le, ne vient ni des lettres ni de la science. J'en suis complètement dépourvue, et cependant, une fois sortie des troubles causés par cette fausse humilité, j'en comprends très bien la folie. Le Seigneur, j'en ai la certitude, le veut et le permet ainsi, et il donne au démon le pouvoir de me tenter, comme il le lui a donné pour tenter Job ; mais vu mon extrême misère, il ne le laissa pas me tenter avec la même rigueur.