64 Voie illuminative

P318      VIE    ÉCRITE    PAR    ELLE-MÊME

 

   Il m'est arrivé une tentation de ce genre, je m'en souviens, l'avant-veille de la fête du Saint-Sacrement, pour laquelle j'ai une dévotion spéciale, bien qu'elle ne soit pas aussi grande qu'il le faudrait. Cette fois, elle ne me dura que ce jour-là. D'autres fois, elle se prolonge huit jours, quinze jours, trois semaines même, et peut-être davantage. Le démon me tentait tout particulièrement pendant la Semaine sainte, où j'avais coutume de faire mes délices de l'oraison. Il vient assaillir tout à coup l'entendement de choses parfois si frivoles que j'en rirais dans toute autre circonstance. Il le trouble à son gré ; l'âme n'est plus maîtresse d'elle-même, mais enchaînée; elle ne peut penser qu'aux choses folles qu'il lui représente, et qui sont, pour ainsi dire,  inutiles,   insensées,   uniquement   faites   pour l'étouffer. Aussi elle ne se possède plus elle-même. Parfois il m'a semblé que les démons s'amusaient à se renvoyer mon âme comme une balle, sans qu'elle pût s'échapper de leurs mains. On ne saurait exprimer ce qu'on souffre en cet état. On cherche de toutes parts un secours, et Dieu ne permet pas qu'on en trouve. La seule lumière du libre arbitre demeure toujours, mais cette lumière elle-même est obscurcie; je veux dire que l'âme est alors semblable à une personne qui a un bandeau sur les yeux; ou à celui qui étant passé souvent par un endroit sait, vu l'habitude et malgré la nuit et l'obscurité, où il peut y avoir du danger, parce qu'il l'a remarqué pendant le jour, et il ne manque pas de s'en préserver. Ainsi en est-il de l'âme; si elle n'offense pas Dieu, elle le doit, à mon avis, à ses bonnes habitudes. Je mets à part l'assistance de Dieu, sans lequel tout effort est vain.

   Dans cet état, la foi est, comme toutes les autres vertus d'ailleurs, très assoupie et très endormie. Elle n'est pas perdue, car on croit aux vérités que nous enseigne l'Église; mais on semble ne prononcer l'acte

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 P319          CHAPITRE   TRENTIEME

 

de foi que du bout des lèvres. L'âme est en effet comme pressurée et appesantie. Elle connaît Dieu pour ainsi dire, comme une chose qu'elle a entendue de fort loin. Son amour est si tiède, qu'en entendant parler de Dieu, elle écoute et admet ce qu'on dit comme une chose de foi, parce que l'Église l'enseigne; mais elle n'a aucun souvenir de ce qu'elle a éprouvé en elle-même. Si elle se rend à l'oraison ou s'enfonce dans la solitude, ses angoisses ne font qu'augmenter. Car la peine qu'elle éprouve intérieurement, sans savoir de quoi, est intolérable, et me semble représenter quelque chose des tourments de l'enfer. Je dis bien la vérité; et le Seigneur a daigné lui-même me la donner à entendre dans une vision, car l'âme se consume elle-même dans ce feu intérieur. Mais elle ne sait qui a pu allumer ce feu, ni le moyen qu'on a pris pour l'allumer. Elle ne sait, non plus, ni comment le fuir, ni comment l'éteindre. Si elle cherche un remède dans la lecture, c'est comme si elle ne savait pas lire. Voici même ce qui m'arriva dans une circonstance. Je voulus lire la vie d'un Saint pour chercher à m'absorber et à puiser quelque consolation dans le récit de ses souffrances. J'en lus quatre ou cinq lignes à quatre ou cinq reprises, mais bien qu'elles fussent écrites en castillan, je les comprenais moins à la fin qu'au commencement; aussi je laissais là le livre. Le même phénomène s'est reproduit bien des fois, mais celui-là est plus particulièrement présent à ma mémoire.

   M'entretenir alors avec quelqu'un, c'est pire encore, car le démon m'inspire tant de mauvaise humeur et de colère, que je voudrais, ce semble, dévorer tout le monde. Je ne puis rien à cela. Je crois faire quelque chose en me contenant, ou plutôt le Seigneur lui-même veille alors sur l'âme qui est en cet état pour l’empêcher de rien dire ou rien faire qui porte préjudice au prochain et offense Sa Majesté.

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 P320     CHAPITRE        T R E N T I È ME 

 

   Quand j'allais me confesser, voici, je puis bien l'affirmer avec certitude, ce qui m'arrivait très souvent. Les confesseurs que j'avais alors et que j'ai encore, m'adressaient, malgré leur grande sainteté des paroles et des reproches d'une telle dureté, que quand plus tard je les leur rappelais, ils en étaient eux-mêmes étonnés. Ils me disaient qu'il n'avait pas été alors en leur pouvoir de me traiter autrement. Ils prenaient, il est vrai, la résolution de ne plus me parler si rudement à l'avenir; car ils en avaient de la peine et même du scrupule quand ils me voyaient assaillie par de tels tourments spirituels et corporels, mais tous leurs désirs de me consoler et de me traiter avec bonté demeuraient inutiles. Leurs paroles, j'en conviens, n'étaient pas répréhensibles, je veux dire qu'elles n'étaient pas de nature à offenser Dieu, mais c'étaient les plus pénibles que l'on puisse entendre de la bouche d'un confesseur. Sans doute, leur intention était de me mortifier, en d'autres circonstances, je me serais réjouie de l'épreuve, et je l'aurais vaillamment supportée, mais alors tout m'était tourment.

   Il me semblait encore que je les trompais. J'allais donc les trouver et je les conjurais en toute sincérité de ne pas se fier à moi, dans la crainte que je pourrais les tromper. Je voyais bien que je n'aurais pas voulu le faire sciemment, ni proférer un mensonge, mais tout me donnait de la crainte. L'un d'eux, ne voyant là qu'une tentation, me dit un jour de ne plus m'en mettre en peine; alors même, ajoutait-il, que je voudrais le tromper, il avait assez de jugement pour ne pas se laisser induire en erreur. Cette parole me consola beaucoup.

   Parfois aussi, je veux dire d'une manière presque ordinaire ou du moins fréquente, je goûtais quelque repos aussitôt après avoir communié. Quelquefois même, au moment de communier, je me sentais tout

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 P321         C H A P I T R E    TRENTIEME

 

à coup si bien d'esprit et de corps que j'en étais étonnée. Il semble qu'en un instant toutes les ténèbres de l'âme sont dissipées, et que le divin Soleil en se levant montre clairement de quelles folies on se laissait troubler.

   Parfois, ainsi que je l'ai déjà dit1, une seule parole du Sauveur, comme celle-ci : « Ne t'afflige point, sois sans crainte », me guérissait de tous mes maux; ou bien encore à la suite d'une vision je me trouvais comme si je n'avais jamais rien souffert. En prenant mes délices auprès de Dieu, je me plaignais à lui, et lui demandais pourquoi il me laissait endurer des tourments si cruels. Mais il les récompensait, j'en conviens, d'une manière magnifique ; car presque toujours ces épreuves étaient suivies d'une grande abondance de grâces. L'âme, en effet, semble en sortir comme l'or du creuset, plus pure, plus glorifiée et plus apte à contempler le Seigneur au-dedans d'elle-même. Aussi elle trouve légères ces peines qui précédemment lui semblaient intolérables, et désire les endurer de nouveau, si Dieu doit en retirer plus de gloire. Les tribulations et les persécutions seraient-elles plus nombreuses encore, si on n'y offense pas Dieu et si on se réjouit de souffrir pour lui, on ne peut qu'en retirer de plus grands avantages. Mais pour moi, je ne supporte pas ces épreuves comme il le faudrait ; je m'y montre, au contraire, très imparfaite.

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon