Un jour que j'étais plus que d'ordinaire sous le
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poids de cette affliction. Notre-Seigneur me demanda ce que je craignais. Car il ne pouvait en résulter que deux choses : ou bien on murmurerait contre moi, ou bien on le glorifierait. Par là il me faisait connaître que ceux qui ajouteraient foi aux faveurs dont j'étais l’objet l'en glorifieraient, et que ceux qui refuseraient j'y croire me condamneraient sans motif, mais dans l'un et l'autre cas il y aurait profit pour moi. Je ne devais donc point me troubler. Ces paroles me tranquillisèrent beaucoup et me consolent encore chaque fois que je me les rappelle.
La tentation fut si forte que je voulais sortir de cette localité et m'en aller avec ma dot dans un autre monastère. J'avais entendu dire que la clôture y était beaucoup plus étroite que dans celui où j'étais et qu'on y pratiquait de grandes austérités. Ce monastère était également de mon Ordre et très éloigné, ce qui m'aurait consolée, car je me serais trouvée là où personne ne m'aurait connue; mais mon confesseur ne voulut jamais m'y autoriser. Toutes ces craintes m'enlevaient beaucoup de liberté d'esprit; je suis parvenue à comprendre, depuis, que cette humilité n'était pas la bonne, puisqu'elle me causait tant de troubles. Aussi le Seigneur daigna m'enseigner la vérité suivante. Je devais être absolument sûre et certaine que tous les biens dont j'étais enrichie ne venaient pas de moi, mais de Lui seul. Et de même qu'au lieu de m'attrister en entendant louer d'autres personnes, je m'en réjouissais au contraire et trouvais une grande consolation à voir comment les dons de Dieu brillaient en elles, de même je ne devais pas non plus m'affliger de ce qu'il manifestait ses œuvres en moi.
Je tombai encore dans un autre extrême. J'adressais à Dieu des suppliques et des prières toutes spéciales pour qu'il manifestât mes péchés aux personnes qui croiraient découvrir en moi quelque bien; elles
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verraient par là combien j'étais loin d'avoir mérité ses faveurs; et ce désir je l'ai toujours très vif. Mon confesseur me défendit cette prière. Mais jusqu'à ces derniers temps, si je voyais qu'une personne avait une très haute estime de moi, je prenais des détours et je m'ingéniais pour lui donner connaissance de mes péchés, et il me semble que cela me soulageait. On m'a encore fait un grand scrupule d'agir de la sorte. Cette conduite en effet ne venait pas de l'humilité, c'était une tentation qui en engendrait beaucoup d'autres. Il me semblait que je trompais tout le monde et s'il est vrai qu'ils se trompent ceux qui croient qu'il y a en moi quelque bien, mon désir n'était point de les tromper, et jamais je n'ai eu une pareille intention. Mais le Seigneur doit le permettre pour quelque cause spéciale. Ainsi je n'ai jamais parlé même à mes confesseurs d'aucune de ces choses, à moins de le croire nécessaire; je m'en serais fait un grand scrupule.
Toutes ces petites craintes, ces peines, cette ombre d'humilité, étaient, je le vois bien maintenant, d'assez grandes imperfections et dénotaient un défaut de mortification. Car une âme qui se remet entièrement entre les mains de Dieu ne se préoccupe pas plus du bien que du mal qu'on peut dire d'elle, si elle comprend bien qu'elle n'a rien d'elle-même et que la grâce de le comprendre vient évidemment de la main du Seigneur. Qu'elle se confie donc en celui qui la comble de ses dons, car il doit savoir pourquoi il manifeste ses faveurs; mais qu'elle se prépare aussi à la persécution qui de nos jours est certaine, lorsque le Seigneur veut manifester que quelques personnes reçoivent de semblables grâces; mille regards sont fixés sur elle, tandis que pas un regard ne se porte sur mille âmes d'une autre sorte.
De fait, il n'y avait pas peu de motifs d'avoir de la crainte, et la mienne devait venir de là; ce n'était pas
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de l'humilité, mais de la pusillanimité. Aussi l'âme que Dieu veut ainsi exposer aux regards du monde doit se préparer à être martyre du monde; et, si elle ne veut pas mourir à lui, il saura bien l'abattre sous ses coups. Et certainement je ne vois rien en lui qui me paraisse avoir du bon, si ce n'est qu'il ne permet pas aux gens de bien d'avoir des défauts et les oblige, à force de murmures, à se perfectionner. Et je l'affirme, il faut plus de courage à une âme qui n'est pas encore sans défauts, pour suivre le chemin de la perfection que pour endurer un prompt martyre. La perfection ne s'acquiert pas en peu de temps; je fais une exception pour celui à qui le Seigneur, par un privilège spécial, accorde cette faveur. A peine le monde a-t-il vu une âme entrer dans ce chemin, qu'il la voudrait parfaite aussitôt. De mille lieues il lui découvre un défaut qui est peut-être en elle une vertu. La même action chez ceux qui la condamnent viendrait d'un vice, voilà pourquoi ils jugent de cette âme par eux-mêmes. La personne qui tend à la perfection ne devrait, d'après eux, ni manger, ni dormir, ni même respirer, comme on dit. Plus haute est l'opinion qu'ils ont de sa vertu, plus ils semblent oublier qu'elle vit dans un corps. Car, malgré toute sa perfection, elle vit sur la terre, et, de si haut qu'elle domine les misères d'ici-bas, elle leur demeure toujours assujettie. Aussi, je le répète, il faut un grand courage à cette pauvre âme. Elle n'a pas encore commencé à marcher, et on voudrait qu'elle vole. Elle n'a pas encore vaincu ses passions, et on voudrait que dans les circonstances difficiles elle montre cette fermeté dont on lit le récit dans la Vie des Saints déjà confirmés en grâce. 0 mon Dieu, que n'endure-t-elle pas? et comment n'en aurait-on pas le cœur brisé de douleur? que d'âmes qui retournent en arrière parce qu'elles ne savent pas, les pauvres petites, comment soutenir de telles
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épreuves ! Et c'est bien là, je crois, ce qui serait arrivé pour la mienne, si Dieu, dans sa très grande miséricorde, n'eût tout fait de son côté. Aussi vous verrez, mon Père, que jusqu'au jour où, par pure bonté, il a daigné tout accomplir lui-même, je n'ai fait que tomber et me relever.
Je voudrais bien savoir m'expliquer, car, à mon avis, beaucoup d'âmes sont dans l'illusion ici. Elles veulent voler quand Dieu ne leur a pas encore donné des ailes. Je crois m'être déjà servie de cette comparaison, mais elle vient ici très à propos. Je la rappelle parce que je vois quelques âmes tomber dans une peine profonde à cause de cette illusion. Elles commencent avec de grands désirs, et avec ferveur; elles ont une généreuse résolution de s'avancer dans la vertu; il y en a même qui renoncent à tous les biens extérieurs par amour pour Dieu. Or, elles voient chez d'autres âmes plus avancées des actes de vertus héroïques qui sont un don du Seigneur, et non le résultat de leurs propres efforts; elles lisent dans tous les ouvrages que l'on a composés sur l'oraison et la contemplation, ce qui est requis pour parvenir à cet état élevé; et comme elles ne peuvent le mettre en pratique immédiatement, elles se désolent. On doit, d'après ces livres, ne pas se préoccuper du mal qu'on peut dire de nous, et même s'en réjouir beaucoup plus que si l'on en disait du bien ; il faut faire peu de cas de l'honneur; le détachement vis-à-vis de parents étrangers à l'oraison sera tel que, bien loin de rechercher leur conversation, on en éprouve de la fatigue; on parle aussi de beaucoup d'autres choses de ce genre, qui, à mon avis, sont des dons du Seigneur; car, si je ne me trompe, ce sont là déjà des biens surnaturels ou contraires à nos inclinations. Mais que ces âmes ne s'affligent pas et mettent leur confiance en Dieu. Les bons désirs dont elles sont animées aujourd'hui,
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Sa Majesté les transformera en oeuvres, si elles s'adonnent à l'oraison et si elles font de leur côté tout ce qui dépend d'elles. Il est très important pour nous, vu notre faiblesse native, de nous soutenir par une grande confiance sans nous laisser abattre et de ne point nous imaginer que, malgré tous nos efforts, nous ne remporterons jamais la victoire.