Comme j'ai une grande expérience sur ce point, je veux, mon Père, vous donner quelques avis. Ne croyez pas, malgré toutes les apparences, qu'une vertu est acquise, si elle n'a pas été éprouvée par son contraire. Nous devons être toujours dans la défiance de nous-mêmes, et nous tenir sur nos gardes tant que nous vivrons. Car nous ne tardons pas à nous attacher beaucoup aux choses d'ici-bas si, comme je l'ai dit, la grâce ne nous est pas pleinement donnée pour en connaître le néant. Et, en cette vie, il n'y a rien qui ne soit constamment entouré de dangers multiples. Je m'imaginais, il y a quelques années, que non seulement j'étais détachée de mes parents, mais qu'ils m'étaient une fatigue; et vraiment j'avais peine à souffrir leur conversation. Or une affaire très importante étant survenue, je fus obligée d'aller chez une de mes sœurs que j'avais beaucoup aimée autrefois1. Bien qu'elle fût meilleure que moi, je ne m'accommodais point de ses entretiens, car elle était mariée, et vu la différence de notre état, les conversations ne pouvaient pas être toujours au gré de mes désirs. Aussi je gardais le plus possible la solitude. Et cependant je vis que j'étais beaucoup plus sensible à ses peines qu'à celles du prochain et que j'en étais préoccupée. Enfin je reconnus que je n'étais pas aussi libre que je le pensais; je devais encore fuir les occasions, afin de faire grandir en moi cette vertu de déta-
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I. Marie de Cépéda, dont la Sainte parle avec tant d'éloges, aux chap. II et III.
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chement dont le Seigneur avait commencé de me favoriser. Aussi, depuis cette époque, je m'y suis toujours appliquée avec le secours de sa grâce.
Quand le Seigneur commence à nous donner une vertu, nous devons avoir pour elle la plus haute estime et ne jamais nous exposer au danger de la perdre, comme, par exemple, lorsqu'il s'agit de l'honneur, sans parler de beaucoup d'autres choses. Car, soyez-en certain, mon Père, tous ceux qui s'imaginent en être complètement détachés, ne le sont pas; il faut ne jamais nous négliger sur ce point. Et une personne, si elle est encore sensible à quelque point d'honneur et si elle veut avancer, doit, qu'elle m'en croie, briser cette attache. C'est là une chaîne qu'aucune lime ne saurait rompre. Dieu seul le fait quand il y a de notre côté l'oraison et de généreux efforts. Il me semble que c'est une entrave dans ce chemin de la perfection, et elle cause de tels dommages que j'en suis épouvantée.
Je vois des personnes qui par la sainteté et la grandeur de leurs œuvres font l'admiration du monde. D'où vient donc, ô mon Dieu, que ces âmes rampent encore sur la terre ? Comment ne sont-elles pas déjà parvenues au sommet de la perfection ? Quel est ce phénomène ? Qui donc retient ces âmes qui font pourtant de si grandes choses pour Dieu ? Hélas ! elles sont retenues par un point d'honneur, et ce qui est pire encore, elles ne veulent pas en convenir, car le démon leur persuade parfois qu'elles sont obligées de le garder. Mais qu'elles se fient à mes paroles, qu'elles ajoutent foi pour l'amour de Dieu à cette petite fourmi à qui le Seigneur commande de parler. Si elles ne font pas disparaître cette chenille, l'arbre pourra n'être pas endommagé tout entier; quelques vertus lui resteront, mais toutes seront atteintes. Cet arbre sera sans beauté, il ne grandira pas et il empêchera de grandir ceux qui l'entourent; car les fruits des bons
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P341 CHAPITRE TRENTE ET UNIÈME
exemples qu'il donne ne sont pas sains et durent peu.
Je l'ai dit bien des fois, si petit que soit le point d'honneur, il est comme une erreur de ton ou de mesure dans le chant; il n'y a plus d'harmonie. Il est nuisible en tout temps; mais pour l'âme qui marche dans la voie de l'oraison, c'est une peste. Vous cherchez, dites-vous, à vous unir étroitement à Dieu, vous désirez suivre les conseils du Christ qui a été chargé d'injures et de faux témoignages, et vous voulez ne souffrir aucune atteinte dans votre honneur ou votre réputation ! Vous n'arriverez pas à vous rencontrer, car les chemins sont différents. Le Seigneur vient s'unir à l'âme qui se renonce et ne craint pas de perdre de son droit en beaucoup de circonstances. Quelques-uns me diront: Mais je n'ai rien en quoi je puisse céder de mon droit, les occasions ne s'en présentent pas. Pour moi, je crois que si vous avez cette détermination dont j'ai parlé, le Seigneur ne permettra pas que vous soyez privé d'un si grand bien. Sa Majesté vous ménagera tant de circonstances où vous pourrez vous exercer dans cette vertu, que peut-être vous les trouverez trop nombreuses. Il s'agit seulement de mettre la main à l'œuvre.