72 Voie illuminative

   A ce sujet je veux rapporter les bagatelles, les petites choses que je faisais au commencement, ou du moins quelques-unes d'entre elles. Je veux parler de ces petites pailles que je jetais dans le feu, comme je l'ai dit plus haut; car je ne pouvais faire davantage. Le Seigneur reçoit tout; qu'il en soit béni à jamais !

   J'avais, entre autres imperfections, celle de savoir peu les rubriques du bréviaire, les offices et les cérémonies du chœur; c'était une pure négligence de ma part, quand par ailleurs je m'occupais de beaucoup de choses vaines. Je voyais d'autres novices qui auraient pu m'instruire. Il m'arrivait de ne point les interroger pour ne pas leur faire comprendre mon peu de con-

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 P342   VIE   ÉCRITE   PAR   ELLE-MËME

 

naissance, car aussitôt la pensée du bon exemple à donner se présentait comme c'est l'ordinaire. Mais depuis le jour où Dieu m'a un peu ouvert les yeux, je n'hésitais pas, au moindre doute qui s'élevait sur des choses même que je savais, à interroger les jeunes. Et je ne perdis par là ni honneur ni crédit. Le Seigneur daigna même, ce me semble, me donner plus de mémoire que je n'en avais auparavant.

   Je ne savais pas bien chanter; aussi j'étais très humilliée quand je n'avais pas étudié la partie dont on m'avait chargée, non par crainte d'y faire des fautes en présence du Seigneur, ce qui eût été une vertu, mais à cause des nombreuses personnes qui m'entendaient. Ce n'était que du point d'honneur; mais je me troublais tellement que je chantais beaucoup moins bien que je ne le savais. Dans la suite je pris sur moi, quand je n'étais pas très bien préparée, de dire que je ne savais pas. Cela me coûtait beaucoup dans les débuts; mais ensuite je le faisais avec joie. Dès que je commençai à ne plus me préoccuper que l'on connût mon ignorance, je chantai beaucoup mieux qu'auparavant. En réalité c'est ce triste point d'honneur qui m'empêchait de savoir exécuter ce que j'avais à honneur de bien faire : car chacun met son honneur où il veut.

   Voilà de petits actes qui ne sont rien, et moi-même je suis un véritable rien puisque tout cela me donnait de la peine, mais par là l'âme s'entraîne peu à peu à faire des efforts. Et des actions de cette sorte, infimes en elles-mêmes, sont précieuses aux yeux de Dieu si elles sont faites pour Sa Majesté; et il nous aide à en accomplir de plus importantes.

   Voici, par exemple, ce qui m'arriva plusieurs fois pour l'exercice de l'humilité. Voyant que toutes les religieuses réalisaient des progrès dans cette vertu excepté moi, car je n'ai jamais été bonne à rien, j'allais plier tous leurs manteaux, dès qu'elles étaient sorties

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 P343   CHAPITRE     TRENTE    ET    UNIÈME

 

du chœur. Par là, me semblait-il, je servais ces anges qui chantaient en ce lieu les louanges du Seigneur. Elles vinrent enfin à le découvrir, je ne sais comment, et je n'en fus pas peu confuse, car ma vertu n'allait pas jusqu'à vouloir qu'elles eussent connaissance de ces riens. Ce ne devait pas être humilité de ma part, mais je craignais que, pour des choses de si peu de valeur, on ne vînt à rire de moi1.

   0 mon Seigneur, quelle honte pour moi quand, me voyant coupable de tant d'offenses, je n'ai à parler que de ces quelques grains de sable, que je ne soulevais même pas de terre pour votre gloire, puisque toutes mes actions étaient accompagnées de tant de misères ! L'eau de votre grâce n'avait pas encore jailli sous ces petits grains de sable pour les porter en haut. Pourquoi donc, ô mon Créateur, n'y a-t-il pas, au milieu de tant d'infidélités, quelque chose de valeur capable de figurer à côté du récit que je donne des grandes grâces dont vous m'avez comblée! Aussi, mon Dieu, je ne sais comment mon cœur ne se brise pas de douleur, ni comment ceux qui liront ces pages pourront s'empêcher de m'avoir en horreur. Ils verront qu'après avoir si mal répondu à des faveurs si élevées, je n'ai pas rougi de raconter de pareils services; après tout ils sont de moi, c'est tout dire. Oui, ô mon Dieu, j'en rougis. Cependant, faute d'actions plus notables, je raconte ces ébauches si imparfaites de vertus afin d'encourager ceux qui accompliront de grandes œuvres; car, si le Seigneur a daigné prendre les miennes en considération, à plus forte raison aura-t-il les leurs pour agréables. Plaise à Sa Majesté de m'accorder la grâce de ne pas rester toujours dans les débuts ! Ainsi soit-il !     

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1. D'après les dépositions d'Anne de Jésus et d'Isabelle de saint-Dominique, à Avila, 26 août 1610, la Sainte, au début de la

Réforme, aurait voulu être sœur converse, afin de vivre plus cachée.

 

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