Réfléchissant donc à ce que je pourrais faire pour sa gloire, je pensai qu'il fallait tout d'abord répondre aux devoirs de ma vocation religieuse, en gardant ma règle dans toute la perfection possible. Le monastère où j'étais1 comptait, il est vrai, beaucoup de servantes de Dieu, et Notre-Seigneur y était fidèlement servi. Mais comme il y avait une grande pauvreté, les religieuses en sortaient fréquemment pour se rendre dans des maisons où elles pouvaient passer quelque temps en tout honneur et toute religion. La règle n'y était pas, non plus, établie dans sa rigueur primitive, et on la suivait, comme dans l'Ordre entier, conformément à la Bulle de mitigation2. Il y avait encore
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1• Celui de l'Incarnation, à Avila.
2. Celle d'Eugène IV, 1431.
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d'autres inconvénients. La vie, me semblait-il, y était trop facile, parce que la maison était spacieuse et pleine d'agréments. Mais le plus grand inconvénient à mes yeux, était celui des sorties. J'en usais cependant plus que les autres; car certaines personnes à qui mes supérieurs ne pouvaient répondre par un refus, voulaient m'avoir en leur compagnie, et on cédait devant leurs importunités. Cela prenait une telle tournure que je n'aurais pu rester que très peu dans le monastère. Sans doute le démon devait y être pour quelque chose et travailler à ce que je fusse dehors pour empêcher le grand bien que je faisais à quelques religieuses en leur communiquant les enseignements que je recevais de mes directeurs. Or, il arriva une fois que me trouvant en compagnie de plusieurs personnes, l'une d'elles me dit à moi comme aux autres que si nous voulions vivre comme les religieuses déchaussées, il serait possible de fonder un monastère. Une telle proposition répondait parfaitement à mes vœux. Je commençai à en faire part à cette dame veuve, ma compagne dont j'ai déjà parlé2. Animée des mêmes vues que moi, elle se mit aussitôt en demeure d'assurer des revenus au futur monastère. Comme je le vois maintenant, il n'y avait pas alors grande chance de succès; mais le désir que nous en avions nous le faisait paraître facile. D'un autre côté, comme j'étais très contente de vivre dans le couvent où j'habitais, parce que je le trouvais très à mon goût et ma cellule tout à fait à mon gré, je ne voulais pas encore prendre un parti définitif. Toutefois, nous résolûmes, cette dame et moi, de recommander beaucoup ce projet à Dieu.
Un jour, après la communion, le Sauveur me commanda de travailler de toutes mes forces à l'établisse-
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1. Les franciscaines.
2. Dona Yomar de Ulloa, cf. chap. XXIV.
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ment de ce monastère. Il me donnait la plus complète assurance que cet établissement se ferait et que lui-même y serait très fidèlement servi. Il voulait qu'il fût dédié à saint Joseph : ce saint nous protégerait à l’une des portes, Notre-Dame à l'autre, et lui-même, le Christ, se tiendrait au milieu de nous. Ce monastère serait une étoile qui jetterait un grand éclat. Bien que les familles religieuses fussent relâchées de leur ferveur primitive, je ne devais pas croire qu'il en tirât peu de gloire; et que deviendrait le monde, s'il n'y avait des religieux ? Enfin, il m'ordonnait de communiquer le commandement qu'il me faisait à mon confesseur; il le priait de ne point s'opposer à ce dessein et de ne point m'en détourner.
Cette vision fut accompagnée d'effets si merveilleux, et ces paroles produisirent une impression si vive en moi, que je ne pouvais douter que Dieu n'en fût l'auteur. Cependant j'éprouvais une peine profonde, parce que je me représentais alors quelques-uns des ennuis et des travaux que cette entreprise allait me coûter; j'étais d'ailleurs très contente dans mon monastère, et si je m'étais occupée précédemment de cette affaire, ce n'avait pas été avec une détermination bien arrêtée ni avec la certitude du succès.
Maintenant il me semblait qu'on me pressait de mettre la main à l'œuvre. Et comme je voyais que c'était entreprendre une œuvre qui me donnerait de grands soucis, je me demandais encore ce que j'allais faire. Mais le Seigneur insista souvent; il me fit connaître sa volonté par des raisons si nombreuses et si évidentes que je n'osais plus me dispenser d'en parler à mon confesseur. Je lui écrivis donc tout ce qui se passait1. Il n'osa pas me dire formellement d'aban-
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1. Le P. Balthasar Alvarez.
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donner le projet. Mais d'après les lumières naturelles de la raison, il ne voyait pas de chance de succès, car cette dame ma compagne, qui devait bâtir le monastère, n'avait que des ressources très minimes et presque nulles. Il me dit de m'en ouvrir à mon supérieur et de me conformer à sa décision. Mais comme je n'avais pas l'habitude de parler de mes visions à ce supérieur, ce fut cette dame qui lui exprima son désir de fonder un monastère. Le Provincial1, qui est ami de la perfection religieuse, accueillit très favorablement ce projet; il donna à cette dame tout l'appui qui était nécessaire et lui dit qu'il prendrait le monastère sous sa juridiction. On s'entretint aussi du revenu qu'il faudrait. Quant au nombre des religieuses, nous ne voulions point, pour beaucoup de raisons, qu'il dépassât celui de treize. Avant ces pourparlers, nous avions écrit tout ce qui se passait au saint religieux, le Père Pierre d'Alcantara; il nous avait conseillé de ne pas manquer de réaliser notre projet et donné son avis sur toutes nos démarches.
Notre projet avait à peine transpiré dans la localité, qu'il s'éleva contre nous une grande persécution qu'il serait trop long de raconter. Ce n'était que paroles malignes et railleries. On traitait notre projet de folie; on disait que je n'avais qu'à rester dans mon monastère. Quant à ma compagne, elle eut à subir une telle persécution qu'elle en était accablée. Pour moi, je ne savais que devenir, et il me semblait que l'on avait quelque raison de nous traiter ainsi. Or un jour que j'étais sous le coup de cette épreuve et me recommandais à Dieu, Sa Majesté commença à me consoler et encourager. Je verrais par là, me dit-il, combien avaient souffert les Saints qui avaient fondé des Ordres
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1. Le P. Grégoire Fernandez.
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religieux; j'aurais encore à endurer beaucoup plus de persécutions que je ne pouvais penser; mais nous ne devions point nous en mettre en peine. Il me parla, en outre, de certaines autres choses que je devais confier à ma compagne. Ce qui causa le plus mon admiration c'est qu'aussitôt, nous fûmes l'une et l'autre consolées de tout le passé et remplies de courage pour résister à tous nos contradicteurs. Car en réalité il n'y avait presque personne, soit parmi les gens d'oraison, soit dans toute la ville, qui ne fût contre nous et qui ne regardât notre projet comme une insigne folie.