77 Voie illuminative

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CHAPITRE XXXIII

 

Elle continue le récit de la fondation du monastère du glorieux saint Joseph. Elle dit comment on lui commanda de ne plus s'en occuper, et pendant combien de temps elle l'abandonna. Elle raconte aussi quelques épreuves qu'elle endura alors et les consolations dont le Seigneur la favorisa.

 

   Les affaires étaient donc en cet état et si près de se conclure que le jour suivant on devait passer le contrat, quand notre Père provincial changea d'avis. Il agissait, selon moi, d'après une disposition particulière de la Providence, comme la suite l'a montré. Les prières faites pour l'œuvre étaient si nombreuses, que le Seigneur travaillait à la perfectionner peu à peu pour la mener à bonne fin d'une autre manière. Notre Père provincial ne voulant donc plus admettre la fondation, mon confesseur1 me défendit aussitôt de m'en occuper. Et Dieu sait cependant tout ce qu'il m'en avait coûté de travaux et d'épreuves pour la conduire jusqu'à ce point. Je l'abandonnai donc, et elle en demeura là. Aussi on se confirma davantage dans l'opinion que toute cette affaire n'était qu'une rêverie de femmes. Les murmures redoublèrent contre moi, et cependant je n'avais rien fait jusqu'alors que par ordre de mon provincial. J'étais très mal vue de tout mon monastère2 pour avoir voulu en bâtir un d'une clôture plus étroite. Les religieuses disaient que

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1. Le P. Balt. Alvarez.

1. Celui de l'Incarnation d'Avila.

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je leur faisais affront; que je pouvais également bien servir Dieu dans le monastère où il y avait d'autres religieuses meilleures que moi; que je n'aimais pas ce couvent, et qu'il vaudrait mieux lui procurer des rentes que d'en rechercher pour un nouvel établissement. Les unes parlaient de me faire mettre dans la prison1; d'autres en très petit nombre, prenaient quelque peu ma défense. Je voyais bien qu'en beaucoup de choses on avait raison de me condamner; aussi j'exposais quelquefois les motifs de ma conduite. Mais, comme je ne pouvais déclarer le principal, qui était l'ordre de Dieu, je ne savais que faire et je gardais le silence. Parfois aussi le Seigneur m'accordait une très grande grâce, celle de n'éprouver aucune inquiétude de tout cela et d'abandonner mon projet avec autant de facilité et de contentement que s'il ne m'en eût rien coûté. Nul ne pouvait croire qu'il en fût ainsi, pas même les personnes d'oraison avec qui je traitais; on pensait au contraire que j'étais très peinée et très confuse. Mon confesseur lui-même ne pouvait y ajouter foi. Pour moi, je croyais avoir accompli tout ce que j'avais pu; je ne me regardais donc plus comme obligée à poursuivre le but que le Seigneur m'avait prescrit. Aussi je restai dans mon monastère très contente et très heureuse. Cependant je ne perdis jamais l'assurance que la fondation ne dût se réalise. Je n'en voyais plus le moyen ; je ne savais ni comment ni quand elle aurait lieu; mais j'avais la certitude qu'elle se ferait.

   Ce qui me causa beaucoup de peine, c'est qu'un jour mon confesseur2 m'adressa une réprimande, comme si j'avais fait quelque chose contre sa volonté.

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1. Celle du monastère qui existe encore aujourd'hui et qui consiste en une cellule étroite et sans fenêtre.

2. Le P. Balt. Alvarez.

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 P359   CHAPITRE        TRENTE – TROISIÈME

 

   Le Seigneur voulait sans doute que l'épreuve ne manquât point de me venir de ce côté qui devait m'être le plus sensible. Car au milieu de tant de persécutions mon confesseur, de qui, ce semble, me devait venir quelque consolation, m'écrivit que je devais voir enfin, par tout ce qui était arrivé, que mon dessein était une pure rêverie; qu'après cette leçon, il ne fallait plus m'en occuper à l'avenir, ni même en parler; je pouvais voir en effet le scandale qui en était résulté. Il ajoutait encore diverses autres choses qui étaient toutes de nature à me faire de la peine. Cela me causa plus de chagrin que tout le reste ensemble. Je me demandais si je n'avais pas été l'occasion, la cause même que Dieu fût offensé; je me disais que, si mes visions étaient fausses, toute mon oraison n'était qu'un rêve, et je m'étais bien abusée et bien égarée. J'en conçus une peine très vive; j'étais au comble du trouble et de l'affliction. Heureusement Dieu ne m'a jamais manqué ; au milieu de toutes ces épreuves dont j'ai parlé il me donnait fréquemment des consolations et des encouragements qu'il est inutile de rapporter. Aussi il me dit de ne point m'affliger; loin de l'avoir offensé, je l'avais beaucoup servi dans cette affaire; toutefois je devais me soumettre à l'ordre de mon confesseur et garder le silence pour le moment, jusqu'à ce qu'il fût temps de me remettre à l'œuvre.

   Cette parole me procura tant de consolation et de joie, que la persécution soulevée contre moi ne me parut plus rien. Le Seigneur m'apprit alors le bien immense qu'il y a à souffrir l'épreuve et la persécution par amour pour lui. En effet, le progrès de l'amour de Dieu en moi, sans parler d'une foule d'autres avances, fut tel que j'en étais moi-même étonnée. Aussi je ne puis plus m'empêcher de désirer les souffrances. L'on s'imaginait autour de moi que j'étais très confuse, et je l'eusse été en effet, si le Seigneur ne m'avait

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accordé à un très haut degré une faveur de cette sorte. C'est alors que je commençai à avoir ces plus grands élans d'amour de Dieu dont j'ai parlé et de plus hauts ravissements. Mais je me taisais et ne révélais à personne les biens dont j'étais comblée.

   Le saint religieux dominicain1 demeurait toujours aussi certain que moi que la fondation aurait lieu. Voyant que je ne voulais plus m'en mêler pour ne point désobéir à mon confesseur, il s'en occupait de concert avec ma compagne; tous deux écrivaient à Rome et poursuivaient l'entreprise.

   De son côté, le démon commençait à insinuer aux uns et aux autres que j'avais eu quelque révélation sur notre projet; on vint en tremblant m'annoncer que les temps étaient difficiles, qu'on pourrait peut-être relever quelque accusation contre moi et me dénoncer aux Inquisiteurs. Ces propos me parurent plaisants et je me contentai d'en rire, car je n'ai jamais eu aucune crainte sur ce point; je connaissais bien mes sentiments intimes pour tout ce qui concerne la foi; j'étais prête à endurer mille morts plutôt que de paraître aller contre la moindre des cérémonies de l'Église ou une vérité quelconque de la sainte Écriture. Je répondis donc qu'on pouvait être sans crainte, sur ce point, et que ce serait un grand malheur pour mon âme, si elle avait un motif de redouter l'Inquisition. J'ajoutai encore que, dans ce cas, j'irais de moi-même me présenter à son tribunal: mais si l'on m'accusait faussement, le Seigneur saurait manifester mon innocence et il en résulterait un gain pour moi.

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon