J'en parlai donc à mon cher père le dominicain, qui était, comme je l'ai dit, si savant que je pouvais bien être tranquille en faisant ce qu'il me dirait. Je lui
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1. Le P. Pierre Ibagnès.
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exposai alors avec la plus grande clarté possible toutes les visions, mon mode d'oraison et les grandes grâces dont le Seigneur me comblait. Je le suppliai d'examiner le tout avec la plus sérieuse attention et de me dire s'il y trouvait quelque chose de contraire à la sainte Écriture, en un mot de me donner son sentiment. Il me rassura beaucoup et, si je ne me trompe, il retira de cette communication le plus grand profit. Car, bien qu'il fût déjà très vertueux, il s'adonna beaucoup plus à l'oraison à partir de ce moment; afin de s'y livrer plus librement, il se retira dans un monastère de son Ordre qui était situé dans un endroit très solitaire. Il y était depuis plus de deux ans, quand, à son grand regret, l'obéissance l'en fit sortir, parce qu'on avait besoin ailleurs d'un homme d'un tel mérite.
Pour moi, je fus très sensible sous un certain rapport à son départ; mais je ne l'en détournai point malgré le grand vide qu'il me causait. Je sus, en effet, quels avantages il devait retirer de cette retraite. Me trouvant un jour très affligée de son éloignement, j'entendis le Seigneur me dire de me consoler et de ne point avoir de peine, parce que ce père était sous la conduite d'un bon guide. De fait, il était à son retour si enrichi de vertus, et si avancé dans l'esprit d'oraison, que pour rien au monde, me disait-il, il n'eût voulu avoir manqué d'aller dans cette solitude. Je pouvais bien dire la même chose. Car, si précédemment il me rassurait et me consolait par le seul secours de la science, il le faisait aussi depuis lors à l'aide de la connaissance expérimentale des voies surnaturelles où il était très avancé.
Dieu le ramena juste au moment où Sa Majesté voyait que nous avions besoin d'un tel secours pour son œuvre, c'est-à-dire pour ce monastère dont il avait décrété l'établissement.
Je me renfermai donc dans ce silence dont j'ai parlé,
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sans m'occuper de notre affaire, sans même en souffler mot, durant l'espace de cinq ou six mois, et jamais, dans cet intervalle, le Seigneur ne me commanda de poursuivre. Je n'en comprenais pas la cause, mais je ne pouvais m'ôter de l'esprit que la fondation aurait lieu. Après ce laps de temps, le recteur de la Compagnie de Jésus ayant quitté cette ville, Sa Majesté en amena un autre qui était très versé dans la spiritualité, et qui avait, en outre, du courage, du jugement et de la science. Mon âme était alors dans une grande nécessité. En effet, celui qui me confessait dépendait d'un supérieur et, comme tous les pères de la Compagnie, il se faisait un devoir rigoureux de n'agir que d'après la volonté du supérieur. Il avait, sans doute, une connaissance approfondie de mes dispositions intérieures et le plus vif désir de me faire réaliser de grands progrès; mais il n'osait prendre une détermination sur certains points; et il avait pour cela beaucoup de motifs. Mais comme mon âme éprouvait de telles impétuosités, je souffrais beaucoup de la voir enchaînée; cependant je ne m'écartais point des ordres de mon confesseur.
Étant un jour très affligée, parce qu'il me semblait que ce confesseur ne me croyait pas, le Seigneur me dit de ne point me tourmenter, que cette peine finirait bientôt. Ces paroles produisirent en moi la plus grande allégresse à la pensée qu'elles étaient l'annonce de ma mort prochaine; et chaque fois qu'elles revenaient à ma mémoire, elles causaient en moi la joie la plus vive. J'ai vu clairement ensuite qu'il s'agissait de l'arrivée du recteur dont je viens de parler, car depuis sa venue, ma peine a disparu. Ce recteur, en effet, non seulement n'entravait point la liberté du Père ministre qui était mon confesseur, mais il lui recommandait au contraire de me consoler parce qu'il n'y avait rien à craindre, de ne plus me conduire par une
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voie si resserrée et de laisser agir l'esprit de Dieu en moi. Quelquefois en effet il me semblait que mon âme, portée par l'impétuosité de ses transports, ne pouvait plus respirer.
Ce recteur vint me voir; mon confesseur m'avait commandé de lui faire connaître mon âme avec toute la liberté et toute la clarté possibles. Ces ouvertures m’inspiraient ordinairement une répugnance extrême. Mais cette fois, en entrant dans le confessionnal, j'éprouvai en mon âme un je ne sais quoi que je ne me souviens pas d'avoir jamais senti ni avant ni après pour personne. Il me serait impossible de dire, même par comparaison, comment cela se passa. Ce fut une joie toute spirituelle et une vue claire que cette âme devait comprendre la mienne et se trouvait en conformité avec elle. Mais, je le répète, je ne sais pas comment cela put se faire. Si encore je lui avais parlé précédemment, ou si l'on m'avait donné sur lui les renseignements les plus favorables, je n'aurais point été étonnée de la joie que j'éprouvais en songeant qu'il allait me comprendre. Mais nous ne nous étions jamais parlé l'un à l'autre et il m'était absolument inconnu. J'ai bien vu depuis que je ne m'étais point trompée dans mes appréciations; car il a fait sous tous les rapports le plus grand bien à mon âme dans les entretiens spirituels que j'ai eus avec lui. Son commerce est très avantageux pour les personnes que Dieu semble déjà conduire par des voies élevées; il ne les laisse point marcher pas à pas, il les fait courir. Sa méthode est de les porter à un détachement absolu et de les exercer à la mortification; Dieu lui a donné sur ce point, comme sur beaucoup d'autres d'ailleurs, un talent tout particulier. Dès que j'eus commencé à traiter avec lui, je compris sa manière d'agir; je vis que c'était une âme pure et sainte, et qu'elle avait reçu de Dieu un don tout spécial pour discerner les
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esprits. Ce fut pour moi une grande consolation.