--------Il y avait peu de temps que je traitais avec lui quand le Seigneur commença de nouveau à me presser de reprendre l'affaire du monastère. Il me chargea d'en exposer toutes les nombreuses raisons et considération à mon confesseur et à ce recteur, pour les empêcher l'un et l'autre de m'en détourner. Quelques-unes leur inspirèrent de la crainte, car le Père recteur ne douta jamais que l'esprit de Dieu ne me dirigeât, vu qu'il en contemplait tous les effets avec beaucoup de soin et d'attention. Enfin, après plusieurs événements qui s'étaient succédé, ils n'osèrent m'empêcher de poursuivre mon entreprise.
Mon confesseur m'autorisa de nouveau à y travailler de tout mon pouvoir. Je voyais bien les peines auxquelles je m'exposais; car j'étais très seule, et mes ressources étaient très minimes. Il fut donc décidé entre nous que l'affaire serait conduite dans le plus grand secret.
Je m'entendis avec une de mes sœurs qui habitait en dehors de cette localité1, pour qu'elle achetât et préparât la maison, comme si c'eût été pour elle, avec l'argent que le Seigneur nous procura lui-même dans ce but par différentes voies qu'il serait trop long de raconter. En tout cela, j'avais bien soin de ne rien faire contre l'obéissance. Toutefois, je n'en disais rien à mes supérieurs; c'eût été, je le savais, faire échouer mon dessein comme la première fois; et même c'eût été pire encore. Mais que de peines pour me procurer de l'argent, pour trouver la maison, en débattre le prix et la faire aménager ! J'étais parfois bien isolée au milieu de ces tourments; ma compagne, il est vrai, faisait ce qu'elle pouvait. Mais elle pouvait peu de
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1. Jeanne de Ahumada, qui habitait Albe de Tormès, vint avec son mari Jean de Ovaire s'installer à Avila.
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P365 CHAPITRE TRENTE – TROISIÈME
chose, si peu même que ce n'était presque rien. Tout ce qui était en elle c'était de prêter son nom et sa faveur, et rien plus; tout le reste de l'entreprise retombait sur moi et m'accablait parfois de tant de manières, que je m'étonne aujourd'hui d'avoir pu le supporter. Me trouvant parfois tout affligée, je disais : Mon Dieu, pourquoi me commandez-vous des choses qui semblent impossibles ? Bien que je ne sois qu'une femme, si du moins j'étais libre ! Mais liée de tant de manières, sans argent et sans moyen de m'en procurer soit pour le Bref, soit pour tout le reste, que puis-je faire, Seigneur ?
Un jour, me trouvant dans la nécessité, ne sachant que devenir, ni comment payer quelques ouvriers, saint Joseph, mon véritable Père et soutien, m'apparut. Il me fit comprendre que l'argent ne me manquerait pas et que je devais passer le marché avec les ouvriers. Je lui obéis sans avoir le moindre denier, et le Seigneur pourvut à tout d'une manière qui parut digne d'admiration à ceux qui en eurent connaissance. La maison me semblait très petite; et en réalité elle l'était tellement que je ne croyais pas pouvoir en faire un monastère; aussi je voulais en acheter une autre qui était contiguë, et très petite, pour en faire l'église. Mais n'ayant rien pour l'acheter et ne voyant pas le moyen de l'acquérir, je ne savais que faire. Or, un jour que je venais de communier, le Seigneur me dit : Je t'ai déjà dit d'entrer comme tu pourras ; puis, il ajouta sous forme d'exclamation : 0 cupidité du genre humain, tu crains donc que la terre même te manque! Que de fois j'ai dormi au serein, pour n'avoir pas ou me reposer! Ces paroles jetèrent en moi l'épouvante. Comprenant que le Sauveur avait raison, je me rends à la maisonnette, j'en prends le tracé et je trouve qu'on peut la transformer en un monastère suffisant quoique très petit. Je ne m'occupai donc plus d'en acheter
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P366 VIE ÉCRITE PAR ELLE-MÊME
une autre; mais je fis arranger celle-là, sans recherche ni élégance, de manière qu'on pût y vivre et qu'elle ne fût pas nuisible à la santé, comme cela doit toujours être.
Le jour de Sainte Claire, comme j'allais communier, cette sainte m'apparut toute ravissante de beauté. Elle me dit de poursuivre avec courage mon entreprise et ajouta qu'elle viendrait à mon secours. Je conçus dès lors une grande dévotion pour elle, et j'ai bien vu dans la suite la vérité de sa promesse. Un monastère de son Ordre, qui est proche du nôtre, nous aide à vivre; et, ce qui est beaucoup plus important encore, cette Sainte a peu à peu élevé mon désir à une si haute perfection que nous observons dans cette maison la même pauvreté qu'elle a établie dans les siennes, et que nous vivons nous aussi d'aumônes. Ce n'est pas sans peine que j'ai pu faire confirmer ce point par l'autorité du Saint-Père, de façon que nous ne puissions jamais y contrevenir ni avoir de rentes. Le Seigneur a fait plus encore, grâce sans doute aux prières de cette Sainte bénie; il nous pourvoit très abondamment du nécessaire, sans que nous demandions rien à personne. Qu'il soit béni de tout! Ainsi soit-il !