Seul un Présenté1 de l'ordre de Saint-Dominique, qui, sans être opposé au monastère, n'approuvait pas une pauvreté sur laquelle il était établi, fit observer que ce n'était pas là une chose à détruire ainsi, qu'on devait y regarder de près, qu'il y avait le temps pour agir, que ce cas relevait d'ailleurs de l'évêque. Il ajouta plusieurs autres réflexions de cette nature et produisit l'effet le plus heureux sur les esprits; ce fut un bonheur, tant l'excitation était grande, qu'on n'allât pas détruire le monastère sur-le-champ.
Mais en définitive la vraie raison, c'est que la fondation devait subsister, parce que le Seigneur la voulait. Aussi tous nos adversaires réunis pouvaient peu de chose contre sa volonté. Ils exposaient leurs raisons, et étaient animés d'un beau zèle. Ils n'offensaient donc point Dieu, en me faisant souffrir, moi et les quelques personnes qui m'étaient favorables; car celles-ci durent même passer par une rude persécution.
L'émotion était si profonde en ville qu'on ne s'entretenait pas d'autre chose. Tous me condamnaient et s'empressaient d'aller parler contre moi au Provincial et aux religieuses de mon monastère. Tout ce que l'on disait contre moi ne me causait pas plus de peine que si l'on ne m'eût rien dit. Ce que je redoutais, c'est que le nouveau monastère ne fût détruit. Cette pensée me causait un profond chagrin. Une autre peine pour moi, c'était de voir les personnes qui me prêtaient leur concours perdre dans l'estime publique et souffrir une vraie persécution. Quant à ce que l'on disait de moi, j'en éprouvais, ce semble, plutôt de la joie que de la peine. Si ma foi eût été plus vive, je n'aurais pas été troublée; mais lorsqu'il vient à manquer quelque chose à une vertu, toutes les autres sont
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1. Licencié en théologie.
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comme endormies. Aussi, je fus très affligée les deux jours où l'on tint en ville ces assemblées dont je viens de parler1. J'étais brisée de douleur, quand le Seigneur me dit : « Ne sais-tu pas que je suis Tout-Puissant ? Que crains-tu? » Il m'assura, en outre, que le nouveau monastère ne serait pas détruit. Cette parole me laissa pleine de consolation.
Cependant la ville, après avoir pris ses informations, en référa au Conseil Royal. Celui-ci commanda de lui remettre un rapport sur tout ce qui s'était passé. Et voilà un grand procès commencé. La ville envoya ses représentants à la Cour. Notre monastère devait, lui aussi, envoyer les siens. Or, nous n'avions pas d'argent, et je ne savais que faire. Heureusement le Seigneur y pourvut, et le Père provincial ne me défendit jamais de m'occuper de cette affaire. Il était tellement ami de toute vertu que, s'il ne nous prêtait pas son concours, il ne voulait pas, non plus, traverser notre dessein. Néanmoins, il ne me donna pas l'autorisation de retourner à mon nouveau monastère, jusqu'à ce qu'il eût vu l'issue de ce débat.
Quant aux servantes de Dieu qui étaient restées seules, elles faisaient plus par leurs prières que moi avec toutes mes négociations qui réclamaient cependant beaucoup de diligence. Parfois il semblait que tout était perdu, et spécialement le jour qui précéda l'arrivé du provincial. La prieure en effet me défendit de m'occuper de rien, ce qui était tout compromettre. J'allai alors me recommander à Dieu et je lui dis : Seigneur, cette maison n'est pas à moi c'est pour vous qu'elle a été faite; maintenant qu'il n'y a personne pour s'en occuper, que votre Majesté daigne s'en charger elle-même! A ce moment, je me trouvai aussi tran-
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1. Le 29 et le 30 août 1562.
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quille et libre de toute peine, que si l'univers entier avait pris en main ma cause; et dès lors je tins le succès pour assuré.
Un ecclésiastique1,vrai serviteur de Dieu, ami de toute perfection et qui m’avait toujours appuyée, se rendit à la Cour pour prendre en mains nos intérêts et il nous défendit avec le plus grand zèle. Le saint gentilhomme dont j'ai déjà fait mention2 se montrait de son côté, plein de dévouement et nous aidait de toutes sortes de moyens. Cela ne manqua pas de lui attirer bien des peines et des persécutions; aussi, je l'ai toujours vénéré et je le vénère encore comme mon père. En un mot, le Seigneur animait nos défenseurs d'un zèle à toute épreuve. Chacun d'eux embrassait notre cause avec la même ardeur que s'il se fût agi de sa vie et de son honneur; et cependant la gloire de Dieu était leur unique mobile.
Sa Majesté sembla assister aussi de la manière la plus évidente un ecclésiastique, maître en théologie, dont j'ai parlé plus haut. Il était l'un de ceux qui me soutenaient le plus. Envoyé par l'évêque pour parler en son nom à une grande junte tenue à notre sujet, il fut seul à prendre notre défense contre tous les autres. Il parvint même à les apaiser en leur proposant certains expédients qui contribuèrent beaucoup à gagner du temps, car personne n'était capable de les empêcher de revenir de suite à leur dessein de détruire le monastère à tout prix. Ce serviteur de Dieu dont je parle avait donné l'habit aux nouvelles religieuses et mis le Saint-Sacrement dans l'église, et pour ce motif s'était attiré une grande persécution. Cette batterie dura six mois. Mais il serait trop long de raconter dans
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1. Gonzalve de Aranda. — Cf. Julien d'Avila, Vida, 1. II, c. VII.
2. Dom Francisco de Salcédo. — Cf. Julien d'Avila. Vida, 1. Il
C. VII.
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le détail toutes les rudes épreuves qu'il fallut endurer.