94 Voie illuminative

   Une autre fois, tandis que nous étions toutes au chœur à faire oraison après Complies, je vis Notre Dame resplendissante de gloire. Elle portait un manteau blanc sous lequel elle semblait nous protéger toutes. Cela me fit comprendre l'éminent degré de gloire que le Seigneur réservait aux religieuses de cette maison.

   Dès que nous eûmes commencé à dire l'office, le peuple fut rempli de la plus sincère dévotion pour cette maison, et nous reçûmes de nouvelles religieuses. Le Seigneur aussi commença à toucher le cœur de ceux qui nous avaient le plus persécutées; il les porta à nous donner les marques du plus beau dévouement et à nous apporter des aumônes. Ainsi ils approuvaient ce qu'ils avaient tant condamné. Peu à peu ils se désistèrent du procès. Ils reconnaissaient bien, disaient-ils, que la fondation était une œuvre de Dieu, puisque, malgré tant d'opposition, Sa Majesté l'avait menée à bonne fin.

   Aujourd'hui personne ne pense qu'il eût été sage de l'abandonner. Aussi, on a tant de soin de nous envoyer des aumônes que nous ne faisons pas de quête, et que nous ne demandons rien à qui que ce soit C'est le Seigneur lui-même qui suggère l'inspiration de nous apporter des secours, et nous vivons sans manquer du nécessaire. J'espère de la bonté de Dieu qu'il en sera toujours ainsi. Les religieuses, il est vrai, sont en petit nombre; mais si elles remplissent bien leurs devoirs, comme Sa Majesté leur en fait maintenant la grâce, je suis assurée qu'il ne leur manquera rien, et que les sœurs ne seront jamais dans l'obliga-

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tion d'être à charge ou importunes à personne. Le Seigneur veillera sur elles, comme il l'a fait jusqu'à ce jour.

   C'est une très vive consolation pour moi de me trouver en compagnie d'âmes aussi détachées. Leur unique occupation est de chercher comment elles pourront réaliser des progrès dans le service de Dieu. La solitude fait leur joie. Elles ne songent à voir personne, toute visite leur est à charge, même celles de leurs plus proches parents, si on ne doit pas les aider à s'embraser davantage d'amour pour leur céleste Époux. Aussi, il ne vient personne à ce monastère si ce n'est dans ce but. Sans cela, il n'y aurait de satisfaction ni de part ni d'autre. Leur conversation roule uniquement sur Dieu, et à moins de parler le même langage, elles ne comprennent pas et on ne les comprend pas.

   Nous suivons la règle de Notre-Dame du Mont-Carmel tout entière sans mitigation aucune, telle qu'elle a été rédigée par le Père Hugues, cardinal de Sainte-Sabine et donnée en 1248 par le pape Innocent IV, la cinquième année de son pontificat ».

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1. La Règle avait été rédigée par saint Albert, patriarche de Jérusalem, en 1205 ou 1207, sous le pontificat d'Innocent III. Le cardinal Hugues de Saint-Cher et Guillaume, évêque d'Antera, en Syrie, tous deux de l'Ordre de Saint-Dominique, furent chargés au nom du pape Innocent IV d'éclaircir certaines difficultés de la Règle proposées par saint Simon Stock et le Chapitre Général. C'est le Bref expliquant ces difficultés qui serait daté du Ier sept. 1248, dit L’Histoire Générale des Carmes Déchaussés. Le Bullaire romain porte la date de 1247. D'après le manuscrit de la Règle qui se trouve à la Bibliothèque Vaticane, le Bref serait du 1er octobre 1247, comme on le voit dans la photographie de la Règle publiée par le R. P. Wessel, carme.

   En 1432, la Règle fut mitigée sur plusieurs points par Eugène IV. C'est cette Règle mitigée que la Sainte avait suivie jusqu'en 1562. En inaugurant la Réforme, elle revenait, comme elle se plait à le répéter, à la règle primitive. Mais elle ajoutait à cette règle de nouvelles austérités, comme la nudité des pieds, la grossièreté de l’habit, de la nourriture, la pauvreté absolue, l'oraison (Hist. Gén. des Carmes, I. IV, c. VII).

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   Toutes les souffrances que nous avons endurées ont été, ce semble, bien employées. Notre genre de vie comporte, il est vrai, certaines austérités; car nous ne mangeons jamais de viande sans nécessité, nous jeûnons huit mois de l'année; nous pratiquons en outre d'autres pénitences, comme on peut le voir dans la Règle primitive. Néanmoins les sœurs regardent beaucoup de ces points comme peu de chose et s'adonnent encore à d'autres austérités qui nous ont paru nécessaires, pour accomplir la Règle avec plus de perfection. Aussi j'espère de la bonté de Dieu que l'œuvre commencée grandira de plus en plus, comme Sa Majesté m'en a donné l'assurance.

   L'autre monastère que la béate dont j'ai parlé voulait fonder, a reçu, lui aussi, la bénédiction de Dieu. Il est à Alcala. Les épreuves ne lui ont pas manqué et il a dû passer par de grandes souffrances. Je sais qu'on y vit en toute religion et qu'on s'y conforme à notre Règle primitive. Plaise au Seigneur que tout soit pour son honneur et sa louange, comme aussi pour l'honneur et la louange de la glorieuse Vierge Marie dont nous portons l'habit ! Ainsi soit-il. !

   La relation que j'ai faite de ce monastère, va, je le crains, mon Père, vous causer de l'ennui, parce qu'elle est longue. Cependant elle est très courte en comparaison de tous les travaux que l'on a endurés et de toutes les merveilles que le Seigneur a opérées, comme un grand nombre de témoins pourraient l'attester sous serment. Aussi, mon Père1, dans le cas où vous trouveriez bon de détruire tout le reste de mon récit, je vous demande pour l'amour de Dieu de garder celui qui concerne ce monastère pour le remettre après ma mort aux sœurs qui l'habiteront. Cette relation encou-

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1. Le P. Garcia de Tolédo.

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ragera beaucoup à servir Dieu celles qui viendront dans la suite; elle les stimulera non seulement à maintenir l'œuvre commencée, mais encore à la développer, quand elles verront tout ce que Sa Majesté a réalisé pour cette fondation, à l'aide d'un instrument aussi imparfait et aussi méprisable que moi.

   Le Seigneur ayant donc montré d'une manière si particulière combien il avait à cœur cet établissement, celle-la, à mon avis, commettrait une grande faute et serait rigoureusement châtiée par Dieu, qui commencerait à introduire le relâchement dans la perfection qu'il a lui-même établie et favorisée afin qu'on y trouve la plus profonde suavité. On reconnaît très bien que son joug est léger et qu'on peut le porter sans fatigue. Celles qui cherchent la solitude afin d'y jouir du Christ, leur Époux, trouvent ici toutes facilités pour vivre constamment en sa compagnie. Leur aspiration constante sera d'ailleurs de se trouver toujours seules avec lui seul. Aussi, elles ne doivent pas être plus de treize1.

   D'après les nombreux avis qui m'ont été donnés et d'après ma propre expérience, il ne faut pas qu'elles dépassent ce nombre, pour ne point perdre l'esprit établi dans cette maison, et pour vivre d'aumônes sans rien demander. Que l'on s'en rapporte toujours sur ce point au témoignage de celle qui, par de grandes épreuves et les prières de nombreuses personnes, a établi ce qui devait être le mieux On se convaincra, en outre, que c'est là ce qui convient, si l'on considère la grande joie, l'allégresse, le peu de fatigue où nous

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i. La Sainte n'a pas eu toujours la même opinion sur ce point. Elle parle de 13, de 14 ou de 15 religieuses. Il s'agissait alors des monastères fondés sans revenus, dans lesquels elle consentit bientôt à admettre en plus trois sœurs converses. Plus tard, elle fonda des monastères avec des revenus et porta le nombre des religieuses jusqu'à 21, y compris les trois sœurs converses.

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nous trouvons toutes depuis les quelques années que nous sommes dans cette maison ainsi que les santés qui s'y sont beaucoup fortifiées.

   Celle qui trouverait ce genre de vie trop austère ne doit s'en prendre qu'à son peu d'esprit intérieur et non à la Règle que l'on garde ici, dès lors que des personnes délicates et d'une santé faible, mais possédant cet esprit intérieur, supportent ce joug avec la plus grande suavité. Qu'elles s'en aillent donc à un autre monastère, où elles pourront se sauver, en en suivant l’esprit.

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon