3 La voie purgative
Après ces quatre jours de crise, je restai dans un état tel que Dieu seul peut savoir quelles tortures intolérables j'endurais. Ma langue était en lambeaux à force d'avoir été mordue. N'ayant pris aucune nourriture dans cet intervalle, ma faiblesse était extrême. Aussi ma gorge s'était tellement resserrée que je me sentais étouffer, et je ne pouvais pas même avaler un peu d'eau. Mon corps me semblait tout disloqué, et ma tête dans un désordre complet. J'étais toute roulée sur moi-même comme un peloton. Voilà où m'avaient amenée ces quelques jours de si grande souffrances. A moins d'être aidée, je ne pouvais pas plus remuer les bras, les pieds, les mains, la tête, que si j'eusse été morte. Il n'y a, ce me semble, qu'un seul doigt de la main droite qu'il me fût possible de mouvoir. On ne savait comment me toucher, car je ne pouvais le supporter, tant le corps tout entier était endolori. Aussi, pour me changer de place, était-on obligé de me soulever à l'aide d'un drap que deux personnes tenaient à chaque extrémité. Cet état dura jusqu'à Pâques fleuries1. Il y avait cela
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I. Le dimanche de Pâques de 1539.
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de bon que, si l'on ne me touchait pas, les douleurs cessaient très souvent; et, dès que je pouvais reposer un peu, je me considérais comme bien. Je craignais de perdre la patience. Je fus donc très contente de voir que les douleurs n'étaient plus aussi aiguës ni aussi continuelles. Néanmoins, elles étaient encore insupportables, lorsque je ressentais les frissons d'une fièvre double-quarte très violente qui m'était restée. Quant au dégoût pour la nourriture, il était très grand.
Je mis un tel empressement à retourner à mon monastère, que je m'y fis transporter en cet état. On recevait en vie celle que l'on avait attendue morte. Mais le corps était pire que s'il n'eût pas été animé, tant il faisait peine à voir. Sa faiblesse extrême ne se peut décrire, je n'avais plus que les os. Comme je l'ai dit, cet état dura plus de huit mois mais pendant près de trois ans je demeurai percluse1, tout en ressentant une amélioration progressive. Lorsque je commençai à pouvoir me traîner par terre, j'en rendis grâces à Dieu.
Tout ce temps se passa dans une résignation parfaite, et, à part les débuts de mes souffrances, j'y apportai même une grande joie, car elles ne me semblaient rien en comparaison des douleurs et des tortures que j'avais endurées au début. Ma conformité à la volonté de Dieu était complète, alors même qu'il m'eût laissée toujours en cet état. Il me semble toutefois que je ne désirais guérir qu'afin d'être dans la solitude pour faire oraison d'après la méthode qui m'avait été enseignée2; car à l’infirmerie ce n'était pas chose facile. Je me confessais très souvent. Ma conver-
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1. Par conséquent jusqu'en 1542.
2. D'après le Troisième Abécédaire que son oncle lui avait donné. — Cf. ch. III.
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CHAPITRE SIXIÈME
sation roulait habituellement sur Dieu. Aussi, toutes les religieuses en étaient édifiées, et s'étonnaient de la patience que le Seigneur m'avait donnée. Sans le secours de Sa Majesté, il paraissait absolument impossible de goûter tant de joie au milieu de souffrances si cruelles.
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P56 VIE ÉCRITE PAR ELLE-MÊME
……… Un repentir très profond s'emparait de moi, dès que j'avais offensé Dieu; et souvent, je m'en souviens, je n'osais plus faire oraison, car je redoutais comme un grand châtiment la douleur cruelle que je devais y ressentir de l'avoir offensé. Cette disposition prit ensuite de telles proportions que je ne sais à quoi comparer un pareil tourment. ………Mes larmes me semblaient trompeuses, et mes fautes apparaissaient ensuite plus grandes à mes yeux, ………. les confesseurs ne me procuraient que peu de secours. ………(Vie écrite par elle-même p.53-56)