7 La voie purgative

  7 La voie purgative

 

………il me semblait qu'on m'arrachait l'âme, quand je voyais s'éteindre peu à peu la vie d'un père que j'aimais tant. ………..

………

Parfois le mal était si violent qu'il en ressentait d'horribles tortures. Sachant qu'il était très dévot à Notre-Seigneur portant sa croix, je lui rappelais cette scène de la Passion et le priais de penser que Sa Majesté voulait lui donner à sentir quelque chose des souffrances qu'Elle avait alors endurées pour nous. Il en fut tellement consolé que jamais plus, ce me semble, je ne l'entendis se plaindre. Il demeura trois jours presque entièrement privé de connaissance. Mais le jour de sa mort, il recouvra, grâce à Dieu, une lucidité d'esprit si complète que nous en étions tout surpris. Il la conserva ensuite

=================================

P74    VIE    ÉCRITE    PAR    ELL-E-MÊME

 

jusqu'à son dernier soupir et mourut au milieu du Credo qu'il récitait lui-même. Il était comme un ange. ………

……

   Ce Père dominicain, homme d'une grande vertu et craignant Dieu, me fit le plus grand bien. Je le pris pour confesseur, et il eut à cœur de veiller au bien de mon âme; il m'éclaira sur le danger où je me trouvais. Il me faisait communier tous les quinze jours. Je commençai à m'entretenir avec lui, et j'arrivai peu à peu à lui parler de mon oraison. Il me recommanda de ne point l'abandonner, car elle ne pouvait que m'être utile. Je la repris donc, et depuis lors je ne l'ai plus quittée, mais je ne m'éloignai pas pour cela des occasions dangereuses.

   Ma vie était des plus pénibles. Grâce à l'oraison je comprenais mieux mes fautes. Si d'un côté Dieu m'appelait, de l'autre je suivais le monde. Les choses de Dieu me procuraient les plus précieuses consolations, et celles du monde me retenaient captive. Je voulais, ce semble, concilier ces deux contraires, si ennemis l'un de l'autre, la vie spirituelle et ses consolations avec les jouissances et les passe-temps d'un vie sensuelle. J'endurais un vrai tourment dans l'oraison. L'esprit n'était pas maître, mais esclave. Aussi je ne pouvais me renfermer au-dedans de moi-même

=================================

P75

C H A P 1  T R E      SEPTIÈME

 

puisque c'était là tout mon mode d'oraison, sans y renfermer avec moi mille pensées vaines. Beaucoup d'années se passèrent de la sorte, et je m'étonne à présent, comment j'ai pu souffrir un tel état sans abandonner l'un ou l'autre. Par ailleurs, je sais qu'il n'était plus en mon pouvoir de laisser l'oraison, parce que Celui-là me soutenait de sa main, qui m'aimait et voulait m'accorder des faveurs plus hautes.

   Oh ! grand Dieu ! que n'aurais-je pas à raconter si je devais dire toutes les occasions dangereuses dont le Seigneur m'éloignait durant cette époque de ma vie, et comment je retombais sans cesse ! Que de fois il m'a préservée des dangers où j'étais de perdre tout mon crédit ! Tandis que par mes œuvres je découvrais ce que j'étais, le Seigneur couvrait d'un voile mes fautes; ………

   0 Seigneur de mon âme, comment pourrais-je exalter les faveurs que vous m'avez accordées durant ces années, et l'empressement que, dans le temps où je vous offensais le plus, vous avez mis à me disposer, par une douleur extrême de mes fautes, à goûter vos caresses et vos bienfaits ! Je le confesse, ô mon Roi, vous me donniez le châtiment le plus délicat et le

=================================

P76   VIE    ÉCRITE    PAR    ELLE-MÊME

 

plus cruel qu'il y eût pour mon âme, et vous saviez bien qu'il en serait ainsi. C'est par des faveurs insignes que vous me punissiez de mes fautes. Non, je ne crois pas dire une folie; et ne serait-il pas juste que ma raison se troublât en ce moment où je me rappelle mon ingratitude et ma malice ? Il m'était beaucoup plus pénible, vu ma nature, de recevoir des faveurs que des châtiments, quand j'étais tombée dans des fautes graves. Certainement une seule de ses grâces me mettait pour ainsi dire hors de moi, me jetait dans la plus profonde confusion et m'éprouvait beaucoup plus que plusieurs infirmités et autres peines réunies. Celles-ci, du moins, étaient, comme je le voyais, un châtiment mérité, et elles me semblaient une satisfaction, quoique très insuffisante, pour mes nombreux péchés. Mais me voir comblée de nouveaux bienfaits quand je répondais si mal à ceux que j'avais déjà reçus, c'était pour moi une sorte de tourment terrible……….

   Quelle infortune pour une âme quand elle se trouve seule au milieu de tant de dangers ! Il me semble que si j'avais trouvé alors à qui m'ouvrir entièrement, j'en aurais reçu un secours pour ne plus retomber. La honte, à défaut de la crainte de Dieu, m'aurait retenue. Aussi, je conseillerais à ceux qui font oraison, de rechercher, surtout au début, l'amitié et le commerce des personnes qui s'y adonnent également. C'est là un point de la plus haute importance, ………

=================================

P77

CHAPITRE       SEPTIÈME

 

….. S'il veut véritablement arriver à l'amitié avec Sa Majesté, qu'il ne craigne pas la vaine gloire. A peine en sentira-t-il le premier mouvement, qu'il le refoulera victorieusement. Mon avis est qu'avec cette intention droite dans ses entretiens, il se procure les plus grands avantages à lui-même et à ceux qui l’écoutent. Il en sort avec des lumières plus vives, et même à son insu il instruit ses amis. Celui qui tirerait de la vaine gloire de tels entretiens en tirerait également d'être vu quand il entend la messe avec dévotion, et quand il pratique d'autres exercices qu'il doit accomplir sous peine de n'être pas chrétien, et qu'on ne peut omettre par crainte de la vaine gloire.

   Ce point est tellement important pour les âmes qui ne sont pas encore très affermies dans la vertu, que je ne saurais trop y insister. Car elles ont beaucoup d'ennemis et même d'amis pour les porter au mal. C'est là, ce me semble, une ruse que le démon emploie, parce qu'elle sert admirablement son but. D'un côté, il pousse les âmes fidèles à ne point manifester leurs désirs ardents d'aimer Dieu et de lui plaire, tandis que, de l'autre, il excite les âmes mondaines à découvrir leurs intentions coupables. Ces usages sont tellement établis qu'on s'en fait gloire, ce semble, et on rend publiques les offenses qu'on fait à Dieu sur ce point………

=================================

 P78   VIE    ÉCRITE    PAR    ELLE-MÊME

 

-------- On trouve si naturel de se lancer dans les vanités et les joies mondaines, que c'est à peine si on y fait attention. Mais quelqu'un vient-il à se donner à Dieu, il voit aussitôt s'élever tant de murmures qu'il lui faut nécessairement chercher une bonne compagnie pour se défendre, jusqu'à ce qu'il soit assez fort pour ne pas craindre la souffrance; sans cela, il se verrait dans la plus grande détresse. C'est pour ce motif, semble-t-il, que certains saints ont dû s'enfuir dans les déserts. C'est d'ailleurs un genre d'humilité que de se défier de soi-même et de croire que Dieu nous aidera par le moyen de nos confidents; de plus, la charité grandit en se communiquant; enfin il y a mille autres avantages; je n'oserais le dire, si une longue expérience ne m'avait appris l'importance de cette conduite.

….. Pour moi, je déclare que, si le Seigneur ne m'eût découvert cette vérité, et s'il ne m'avait ménagé l'occasion de m'entretenir très fréquemment avec des personnes d'oraison, je m'en allais, avec mes chutes et mes retours, tout droit en enfer. Pour m'aider à tomber; j'avais des amis en grand nombre; mais pour me relever, je me trouvais complètement isolée. Aujourd'hui je m'étonne de n'être pas restée toujours par terre. Louange à la miséricorde de Dieu! C'est lui seul qui me tendait la main. Qu'il en soit béni à jamais ! Ainsi soit-il !

(Vie écrite par elle-même p.73-78)

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon