Qu'elle a la saveur de la vie éternelle.
C'est en effet, un certain avant-goût de la vie éternelle, comme nous l'avons dit, que l'on savoure dans cette touche divine, bien qu'il ne soit pas arrivé à
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toute sa perfection. Cette vérité n'a rien d'impossible quand on croit, comme il le faut d'ailleurs, qu'il s'agit d'une touche substantielle, c'est-à-dire de la substance de Dieu à la substance de l'âme, comme en témoignent beaucoup de saints qui sont arrivés sur la terre à en faire l'expérience. Aussi la délicatesse des délices que l'âme éprouve à cette touche est-elle impossible à décrire. Je ne voudrais même pas en parler dans la crainte que l’on se figure qu'un pareil état n'est rien de plus que ce que l’on en dit ; il n'y a pas de termes pour expliquer et désigner les faveurs divines si élevées qui sont alors accordées à l'âme. Néanmoins, l'âme qui en est l'objet a son propre langage qui l'aide à comprendre cet état pour elle-même, à le sentir pour elle-même, à en garder le silence et à en jouir.
L'âme en cet état reconnaît d'une certaine manière que ces faveurs sont comme cette pierre précieuse qui, d'après saint Jean, devait être donnée au vainqueur, et qui portait un nom écrit que personne ne pouvait lire si ce n'est celui qui l'avait reçue1. La seule chose que l'on puisse dire de cet état, et on peut le dire en toute vérité, c'est qu'il a le goût de la vie éternelle. Sans doute, on ne jouit pas sur la terre de cette faveur aussi parfaitement que dans la gloire ; néanmoins cette touche, dès lors qu'elle vient de Dieu, a le goût de la vie éternelle. Aussi l'âme goûte-t-elle ici-bas à toutes ses perfections. Dieu, en effet, lui communique sa force, sa sagesse, son amour, sa beauté, sa grâce, sa bonté... Comme Dieu est toutes ces choses à la fois, l'âme les goûte en une seule touche qu'il lui fait, et elle en jouit dans toutes ses puissances et sa substance. Parfois même ce bien dont elle jouit laisse rejaillir sur le corps l'onction de l'Esprit-Saint, et
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1. Apoc. Il, 17.
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alors la jouissance s'étend à toute la substance sensitive, à ses membres, à ses os, à ses moelles, et non d'une manière faible, comme cela arrive ordinairement, mais avec un sentiment de délices profondes et de gloire qu'elle éprouve jusque dans les dernières articulations des pieds et des mains. Le corps éprouve tant de gloire, de la gloire de l'âme qu'il exalte Dieu à sa manière, en le sentant dans ses os, conformément à cette parole de David : Tous mes os vous diront : Seigneur, qui est semblable à vous1 ? Mais comme tout ce que l'on pourrait dire sur ce point serait au-dessous de la réalité, il suffit d'ajouter seulement que le corps a comme l'âme la saveur de vie éternelle.
Qui paye toute dette.
L'âme s'exprime ainsi, parce que dans la saveur de vie éternelle qu'elle goûte, elle jouit de la récompense des travaux qu'elle a endurés pour parvenir à cet état. Non seulement elle se considère comme bien payée et en possession d'un salaire conforme à la justice, mais comme récompensée bien au-delà de ses mérites. Elle comprend combien est vraie la promesse que l'Époux a faite dans l'Évangile2, de donner le cent pour un. Car elle n'a pas eu une seule tribulation, tentation, pénitence ou autre épreuve quelconque, qu'elle ne voie récompensée dès ici-bas au centuple par les consolations et les délices dont elle jouit. Aussi est-ce à bon droit qu'elle chante :
Qui paye toute dette !
1. Ps. XXXIV, 10.
2. Mat. XIX, 39.
0 plaie délicieuse !
(LA VIVE FLAMME D’AMOUR p. 957-959)