25 Voie unitive

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Qui paye toute dette !

 

   Si nous voulons savoir de quelle sorte et de quelle nature sont les dettes que l'âme considère ici comme payées, il faut considérer qu'aucune ne peut arriver par la voie ordinaire à ce haut état, à ce royaume du mariage spirituel, sans passer tout d'abord par beaucoup de tribulations et d'épreuves ; car ainsi qu'il est dit dans les Actes des Apôtres, c'est par beaucoup de tribulations qu'il nous faut entrer dans le royaume des cieux1. En fait, toutes ces épreuves sont déjà passées quand l'âme arrive à cet état ; et comme elle est déjà purifiée, elle ne souffre plus.

   Or, les épreuves par lesquelles doivent passer ceux qui arrivent à cet état sont de trois sortes, à savoir : les souffrances, les désolations, les craintes et les tentations nombreuses qui nous viennent du monde; les tentations, sécheresses et afflictions qui nous viennent des sens ; les tribulations, ténèbres, angoisses, délaissements et autres souffrances qui nous viennent de l'esprit. C'est par là que l'âme se purifie dans sa partie spirituelle et dans sa partie sensitive de la manière que nous avons exposée en expliquant le quatrième vers de la première strophe. La raison pour laquelle ces moyens sont nécessaires à l'âme qui doit arriver à cet état, c'est que s'il faut pour une liqueur excellente un vase fort, bien préparé et purifié, il faut nécessairement que l'âme qui doit arriver à cette union transcendante dont nous parlons soit fortifiée par les épreuves et les tentations, comme aussi qu'elle soit purifiée par les tribulations, les ténèbres et les angoisses ; les premières épreuves purifient et fortifient les sens ; les secondes purifient, sanctifient et préparent l'esprit. De même que pour s'unir à Dieu dans la gloire les âmes qui ne sont pas suffisamment pures doivent passer par le feu du Purgatoire dans l'autre

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1. Act. XIV, 21.

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vie, de même pour arriver à l'union parfaite avec Dieu ici-bas, elles doivent passer par le feu de ces épreuves dont nous avons parlé ; et ces épreuves sont plus ou moins fortes, et plus ou moins longues, selon le degré d'union auquel Dieu veut les élever et l'expiation dont elles ont besoin.

   C'est par les souffrances que Dieu leur inflige, ainsi qu'à leurs sens, qu'étant abreuvées d'amertume, elles acquièrent peu à peu les vertus, la force et la perfection ; car c'est par la faiblesse que se perfectionne la vertu1, et dans la lutte contre les passions qu'elle s'aguerrit. Ce n'est pas par son intelligence que l'artisan pourra préparer le fer et s'en servir, mais bien par le feu et le marteau. C'est ce que dit Jérémie, qui voulait se servir du feu à l'aide de son intelligence : Le Seigneur a envoyé du feu dans mes os 2 et il m'a instruit. Il ajoute en faisant allusion au marteau : Vous m'avez châtié, Seigneur, et j'ai été instruit3. Voilà pourquoi l'Ecclésiastique dit : Celui qui n'a pas été tenté, que peut-il savoir? L'homme qui n'a pas d'expérience connaît peu de chose4.

   Nous devons expliquer le motif pour lequel il y en a si peu qui parviennent à cet état élevé de perfection de l'union avec Dieu. Or, sachons-le bien : ce n'est pas parce que Dieu veut restreindre le nombre de ces âmes privilégiées ; son désir est plutôt que tous soient parfaits. Mais il en trouve très peu qui veuillent entreprendre une œuvre si haute et si sublime. A peine leur a-t-il envoyé une légère épreuve, qu'il les trouve faibles ; ces âmes fuient la souffrance, elles ne veulent

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1.II Cor. XII, 9.

2.Lament. I, 13.

3.Jer. XXXI, 18.

4.Eccl. XXXIV, 9.

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pas supporter le moindre chagrin, ni la plus petite mortification ; elles ne souffrent rien avec patience ; aussi le Seigneur ne les trouvant ni fortes ni fidèles pour accomplir le peu que par miséricorde il leur demande pour les purifier et les perfectionner, constate que ces âmes le seront beaucoup moins dans des circonstances plus sérieuses. Aussi ne continue-t-il plus à les mortifier pour les faire avancer dans la perfection et les élever au-dessus de la poussière de la terre. Ces âmes ont manqué de cette constance et de cette énergie qu'elles auraient dû montrer.

   Il y a même beaucoup d'âmes qui ont le désir d'avancer et demandent à Dieu avec instance de les attirer à lui, et de les élever à cet état de perfection. Mais dès que Dieu commence à leur faire sentir, comme cela est nécessaire, les premières épreuves et mortifications, ces âmes reculent, elles se dérobent ; elles fuient le chemin étroit qui mène à la vie et elles recherchent le chemin large des consolations qui n'est que celui de leur perte. Aussi ne se mettent-elles pas dans les circonstances voulues pour recevoir de Dieu ce qu'elles lui demandent, quand déjà il commençait à les exaucer, voilà pourquoi elles restent comme des vases inutiles ; elles veulent arriver à l'état des parfaits sans qu'on les fasse passer par le chemin des épreuves, qui est celui des parfaits. Elles refusent même de commencer à y entrer, et d'accepter ces petites épreuves, que tout le monde supporte d'ordinaire. On peut leur répondre par ce mot de Jérémie : Si, en courant avec ceux qui vont à pied, vous éprouvez de la lassitude, comment pourrez-vous lutter de vitesse avec les coursiers ? Si vous avez joui de la paix dans une terre de paix, que ferez-vous pour vous protéger contre l'orgueil du Jourdain1 ? Cela veut dire : Si les

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I. Jér. XII, 5.

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travaux qui sont l'apanage ordinaire de l'homme ici-bas vous paraissent, à cause de la lenteur de vos pas tellement durs à supporter que déjà vous vous imaginez courir, comment pourrez-vous égaler la vitesse du cheval ? Or, il s'agit ici de travaux qui sont au-dessus des épreuves ordinaires ; ils requièrent même une force et une agilité supérieures à celle de l'homme. Si vous n'avez pas voulu abandonner la paix et le repos de votre pays, c'est-à-dire de votre sensualité, si vous avez refusé de la combattre et de la mortifier en quoi que ce soit, je me demande comment vous voulez entrer dans les eaux impétueuses des tribulations et des peines d'esprit qui se ressentent plus à l'intérieur.

0 plaie délicieuse !

(LA VIVE FLAMME D’AMOUR p. 960-963)

 

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