Revenons maintenant à l'explication de notre vers. L'âme reconnaît donc que tout a été pour son bien et que, si elle a été dans les ténèbres, elle est désormais dans la pleine lumière : sicut tenebrae ejus, ita et lumen ejus2. Si elle a été plongée dans les tribulations, elle a maintenant sa part des consolations et du royaume3. Elle est surabondamment dédommagée de ses souffrances intérieures et extérieures par les biens divins qui lui sont accordés ainsi qu'à son corps ; il n'est aucune de ses épreuves qui n'ait reçu
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1.Eccle. X, 4.
2.Ps. CXXXVIII, 12.
3.II Cor. V, I.
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un salaire particulier du plus haut prix. Aussi déclare-t-elle combien elle est satisfaite quand elle dit :
Et vous payez toute dette!
Elle rend grâces à Dieu dans ce vers comme le faisait David dans l'un de ses psaumes après avoir été délivré de ses épreuves : Qu'elles ont été nombreuses et amères les tribulations que vous m'avez infligées ! Mais vous m'en avez complètement délivré, vous m'avez retiré des abîmes de la terre ; vous avez déployé toute votre magnificence, et, vous tournant vers moi, vous m'avez inondé de consolations1. Cette âme, avant d'être élevée à cet état, se trouvait donc à la porte du palais de Dieu, comme Mardochée à la porte du palais d'Assuérus. Ce personnage qui gémissait sur les places publiques de Suse, à la vue des dangers auxquels sa vie était exposée, qui était revêtu d'un cilice, qui refusait les vêtements envoyés par la reine Esther qui, enfin, n'avait pas reçu la plus petite récompense pour les services qu'il avait rendus au roi et la fidélité avec laquelle il avait défendu son honneur et sa vie, vit en un jour son sort complètement transformé2. Ainsi en est-il de l'âme. En un jour elle reçoit la récompense de tous ses travaux et de tous ses services. Non seulement on la fait entrer dans l'intérieur du palais du Roi, et on la lui présente revêtue d'habits royaux, mais encore on met un diadème sur sa tête, un sceptre à sa main. La voilà enfin assise sur un trône royal, elle porte au doigt l'anneau du Roi et elle a le pouvoir de faire tout ce qu'elle voudra comme aussi celui de ne pas faire ce qui lui déplaît dans le royaume de son Époux ; car ceux qui arrivent à cet état obtiennent tout ce qu'ils désirent. Ainsi
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1. Ps. LXX, 20-21.
2. Esth. IV, i, 4; VI, 3, 11.
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donc, non seulement l'âme est bien payée de ses travaux, mais elle voit la destruction de ses ennemis les Juifs, c'est-à-dire de ses tendances imparfaites qui cherchaient à la priver de la vie spirituelle dont sont maintenant inondées ses puissances et ses tendances. Voilà pourquoi elle ajoute aussitôt :
Qui donne la mort, et change la mort en vie !
Comme la mort n'est autre chose que la privation de la vie, dès que la vie reparaît il n'y a plus trace de mort. Or, au point de vue spirituel, il y a deux sortes de vies : il y a la vie béatifique, qui consiste à voir Dieu ; or, on n'y parvient que par la mort corporelle et naturelle, selon cette parole de saint Paul : Nous savons que si notre maison d'argile vient à se dissoudre nous possédons une demeure divine dans les cieux1. L'autre vie est la vie spirituelle dans sa perfection. Elle consiste à posséder Dieu par l'union d'amour. On l'obtient en mortifiant tous les vices, toutes les tendances et la nature elle-même d'une façon complète. Tant que ce travail n'est pas terminé, il est impossible d'arriver à la perfection de cette vie spirituelle ou d'union avec Dieu, comme l'Apôtre nous le déclare en ces termes : Si vous vivez selon la chair, vous mourrez ; mais si, à l'aide de l'esprit, vous mortifiez les œuvres de la chair, vous vivrez2. Ces paroles nous montrent que ce que l'âme désigne ici sous le nom de mort n'est autre chose que tout le vieil homme ou le mauvais usage qui est fait des puissances, c'est-à-dire
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1. Il Cor. v, 1.
2. Rom. VIII, 13.
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de la mémoire, de l'intelligence et de la volonté, quand on les applique aux choses du siècle ou que l'on met son plaisir et sa satisfaction dans les créatures.
Tout cela comprend les œuvres du vieil homme ; mais une pareille vie est une mort pour la nouvelle vie ou la vie spirituelle, et celle-ci ne peut être parfaite si l'âme n'est pas complètement morte au vieil homme. C'est ce que l'Apôtre enseigne en ces termes: Dépouillez-vous du vieil homme et revêtez l'homme nouveau qui a été créé par le Dieu tout-puissant dans la justice et la sainteté1. Cette vie nouvelle commence au moment où l'âme est arrivée à cette union parfaite avec Dieu dont nous parlons ; il faut que toutes ses tendances, puissances, affections et opérations qui par elles-mêmes, ne produisent que la mort et la privation de toute vie spirituelle, soient devenues divines. Tout être vivant, nous disent les philosophes, vit par ses opérations ; or, l'âme a ses opérations en Dieu à cause de son union avec lui ; elle vit donc de la vie de Dieu ; et ainsi sa mort s'est changée en vie, et sa vie animale en vie spirituelle. Avant cette union, l'entendement comprenait les choses d'une manière naturelle, à l'aide de la force et de la vigueur naturelle, de la vie des sens corporels ; il agit désormais et il est secondé par un autre principe beaucoup plus élevé, celui de la lumière de Dieu, sans avoir besoin des sens du corps. De la sorte, il s'est changé en divin ; et, par suite de l'union, il ne fait plus qu'un avec l'entendement de Dieu. La volonté, qui, précédemment, aimait d'une manière basse et dépourvue de vigueur, n'avait que des manifestations naturelles ; maintenant elle vit de l'amour divin ; son amour élevé a des affections divines; elle est animée de la force et de la de vertu l'Esprit-Saint.
(LA VIVE FLAMME D’AMOUR p. 965-968)