Oh ! quel spectacle admirable ! Voilà cette âme qui épanche alors des eaux divines ; elle est transformée en une source abondante qui rejaillit de toutes parts dans les eaux divines. Sans doute, les connaissances dont nous parlons sont la lumière et le feu de ces lampes divines ; mais ce feu, je le répète, est d'une telle suavité que, tout immense qu'il soit, il ressemble à ces eaux vives qui étanchent la soif de l'esprit aussi promptement qu'il le désire. Ainsi ces lampes de feu signifient les eaux vives de l'Esprit-Saint, comme celles qui descendirent sur les Apôtres3. Elles étaient à la fois des lampes de feu et des eaux pures et limpides ; c'est ainsi que les appelle le prophète Ezéchiel, quand il annonça en ces termes la venue de l'Esprit-Saint : Je répandrai sur vous, a dit le Seigneur, une eau pure, et je mettrai mon esprit au milieu de vous4. Ainsi donc ce feu est en même
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1.Cant. IV, 15.
2.Ps. XIV, 5.
3.Act. II, 3.
4.Ez. XXXVI, 25-26.
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temps de l'eau. Il est figuré par le feu du sacrifice que Jérémie avait caché dans une citerne ; tant qu'il demeurait caché, il semblait de l'eau et quand on le sortait de la citerne pour le sacrifice, il redevenait du feu.1
Voilà pourquoi, tant que cet esprit de Dieu est caché dans les veines de l'âme, il ressemble à une eau suave et délicieuse qui étanche la soif de l'esprit ; mais en tant qu'il sert au sacrifice d'amour qui est offert à Dieu, il se transforme en vives flammes de feu. Ce sont les lampes qui procèdent de l'acte même de la dilection ou ces flammes dont parle l'Époux au livre des Cantiques2, comme nous l'avons vu plus haut. Aussi l'âme leur donne ici le nom de flammes ; car non seulement elle en goûte la suavité comme celle des eaux limpides, mais elle s'en sert comme de flammes pour s'embraser de l'amour de Dieu. Mais quand elle considère la communication de l'esprit de ces lampes, l'âme, qui en est embrasée, qui est placée dans l'exercice de l'amour, qui est dans l'acte d'amour, les appelle plutôt des lampes que des eaux vives, quand elle dit :
0 lampes de feu !
Tout ce que l'on peut dire ici est au-dessous de la réalité, car la transformation de l'âme en Dieu est quelque chose de vraiment ineffable. Tout se résume en un mot. L'âme devient Dieu par une participation à sa nature et à ses attributs que nous désignons ici sous le nom de lampes de feu.
Dans les splendeurs desquelles
1.II Mach. I, 20-22.
2.Cant. VIII, 6.
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Comprenons bien ce qu'il faut entendre par ces splendeurs des lampes dont l'âme parle ici et comment l'âme y resplendit. Sachons-le bien, ces splendeurs sont les connaissances pleines d'amour que les lampes des attributs de Dieu donnent d'elles-mêmes à l'âme. Elle leur est unie par ses puissances ; elle resplendit comme elles ; elle est transformée en splendeurs pleines d'amour. Mais l'éclat de ces splendeurs pleines d'amour dont l'âme brille ne sont pas comme les lampes matérielles qui illuminent de leurs flammes les objets environnants, mais comme des lampes qui sont au-dedans des flammes, parce que l'âme est au-dedans de ces splendeurs ; voilà pourquoi elle dit : Dans les splendeurs desquelles..., ce qui signifie qu'elle est à l'intérieur. Il y a plus ; car, nous l'avons déjà dit elle est transformée en splendeur; elle est devenue splendeur. Il en est d'elle comme de l'air qui est au-dedans de la flamme où il est embrasé et transformé en flamme. La flamme, en effet, n'est que de l'air embrasé. Les mouvements et les splendeurs de cette flamme ne viennent pas uniquement de l'air ni uniquement du feu, mais de l'un et l'autre tout à la fois ; le feu embrase l'air et le retient enflammé. Cette comparaison nous fait comprendre que l'âme avec ses puissances resplendit au-dedans des splendeurs de Dieu. Les mouvements de cette flamme divine, c'est-à-dire les vibrations, les jets de flammes dont nous avons parlé plus haut, l'âme transformée par les flammes de l'Esprit-Saint, n'est pas seule à les produire ; ni l'Esprit-Saint non plus ; ils sont l'œuvre simultanée de l'un et de l'autre, de telle sorte que l'Esprit-Saint agit sur l'âme comme le feu sur l'air enflammé. Ces mouvements de Dieu et de l'âme réunis sont non seulement des splendeurs, mais encore des glorifications pour l'âme ; ces mouvements et ces jets de flammes sont des manifestations et des fêtes
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d'allégresse que l'Esprit-Saint célèbre dans l'âme, comme nous l'avons dit au second vers de la première strophe ; il semble constamment sur le point de lui donner enfin la vie éternelle en l'introduisant dans son royaume où elle partagera véritablement sa gloire à l'état parfait. Quant aux biens dont il l'a comblée ou dont il l'enrichira encore, grands ou petits, il les lui accorde toujours dans le but de la conduire à la vie éternelle ; or, de même que le feu, par ses mouvements et ses agitations, tend toujours à entraîner vers le centre de sa sphère l'air qu'il enflamme, et manifeste une lutte continuelle pour l'embraser davantage, parce que ce feu est dans sa sphère propre, de même l'Esprit-Saint, qui produit ces mouvements très efficaces d'ailleurs pour embraser l'âme dans une gloire immense, n'achève pas son œuvre jusqu'au moment où elle sortira de la sphère dans laquelle se meut la vie de la chair, et où elle pourra entrer dans le centre de l'esprit ou de la vie parfaite dans le Christ. Nous devons savoir néanmoins que ces mouvements de la flamme sont plutôt des mouvements de l'âme que de Dieu : car Dieu ne se meut pas. Aussi ces vues de la gloire qui sont déjà données à l'âme sont stables, parfaites, continuelles et pleines d'une sérénité profonde et toute divine. Tel sera l'état de l'âme quand elle n'éprouvera plus d'alternative dans l'intensité de ces faveurs ni d'interruption dans le mouvement de son amour. Elle verra alors clairement comment Dieu, qui semblait se mouvoir en elle, est en soi immuable, ainsi que le feu qui dans sa propre sphère ne se meut pas, et comment elle avait elle-même ces mouvements dont nous avons parlé et ces transports vers la gloire parce qu'elle ne possédait pas l'état de gloire à l'état parfait.
(LA VIVE FLAMME D’AMOUR p. 979-982)