Ce que nous venons de dire et ce que nous allons exposer nous fera comprendre plus clairement toute
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l'excellence des splendeurs de ces lampes dont nous parlons et qu'on peut appeler aussi des obombrations. Pour l'intelligence de cette assertion, il faut savoir que l'obombration n'est autre chose que l'action qui produit l'ombre, et cette action équivaut à celles de protéger, favoriser, accorder des grâces, car si une personne en couvre une autre de son ombre, c'est un signe qu'elle est près d'elle pour la favoriser et la protéger. Voilà pourquoi, voulant désigner l'insigne faveur qui fut accordée à la Vierge Marie lorsque le Fils de Dieu s'incarna en elle, l'ange Gabriel l'appelle une obombration de l'Esprit-Saint. Il dit en effet : L'Esprit-Saint surviendra en vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre1. Pour bien comprendre ce que signifie cette ombre de Dieu, ou cette obombration ou ces splendeurs, car toutes ces expressions ont la même signification, il faut savoir que chaque chose produit une ombre qui est en rapport avec sa forme et ses propriétés ; si la chose est opaque ou obscure, elle donne une ombre obscure, mais si la chose est claire et subtile, elle donne une ombre claire et subtile ; ainsi l'ombre d'une chose ténébreuse sera ténébreuse comme elle : mais l'ombre d'une lumière sera également lumière comme elle.
Or ces vertus et attributs de Dieu étant des lampes embrasées et resplendissantes qui se trouvent très rapprochées de l'âme, ainsi que nous l'avons dit, elles ne pourront manquer de la toucher de leurs ombres, et ces ombres seront donc embrasées et resplendissantes comme ces lampes qui les produisent. D'après ce principe, l'ombre que produit sur l'âme la lampe de la beauté de Dieu sera une autre beauté conforme à la figure et à la propriété de la beauté divine. L'ombre que produit sur elle la force sera une autre force en
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1. Luc, I, 35.
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rapport avec celle de Dieu, l'ombre que produit la sagesse de Dieu sera une autre sagesse semblable. Et ainsi pouvons-nous raisonner des autres lampes, ou, pour mieux dire, ce sera la même sagesse, la même beauté et la même force de Dieu en ombre parce que l'âme sur cette terre ne peut pas le comprendre d'une manière parfaite. Cette ombre, étant selon la figure et la propriété de Dieu, étant Dieu lui-même, l'âme y connaît très bien l'excellence de Dieu. D'après ce principe, quelles ne doivent pas être les ombres que produira le Saint-Esprit sur les grandeurs de ses vertus et de ses attributs dans une âme, quand il est si près d'elle ; non seulement il la touche de ses ombres, mais il lui est uni par ses ombres et ses splendeurs ; aussi comprend-elle Dieu et elle le goûte dans chacune d'elles, dans la mesure où il reproduit en chacune d'elles sa face et ses propriétés. Elle comprend et elle goûte en effet la toute-puissance divine dans l'ombre de cette toute-puissance ; elle comprend et goûte la sagesse divine dans l'ombre de cette sagesse ; elle comprend et goûte la bonté infinie dans l'ombre de bonté infinie qui l'entoure... Finalement elle goûte la gloire de Dieu dans l'ombre de gloire qui lui fait connaître la propriété et l'image de la gloire de Dieu. Or toutes ces choses se passent dans ces ombres claires et embrasées produites toutes par ces lampes claires et embrasées, mais si elles resplendissent dans cette âme de toutes les manières dont nous venons de parler, elle ne sont néanmoins qu'une seule chose dans la simplicité et l'unité de Dieu.
Oh ! quels ne seront pas les sentiments de l'âme quand elle éprouvera ici, par une connaissance expérimentale, ce que furent les enseignements de la vision d'Ezéchiel (ch.I). Il contempla des animaux mystérieux1
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1. Le texte ne parle que d'un.
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aux quatre faces et une roue composée de quatre roues ; il vit que l'aspect de ces animaux mystérieux était comme celui de charbons embrasés et de lampes ardentes ; il remarqua, en outre, que la roue, symbole de la sagesse infinie, était remplie d'yeux au dedans et au dehors pour signifier les connaissances de Dieu et les splendeurs de ses vertus. Que n'éprouvera-t-elle pas, cette âme, quand elle entendra dans son esprit le bruit de leur marche ressemblant au bruit d'une multitude ou d'armées innombrables qui symbolisent les innombrables grandeurs de Dieu ? L'âme les connaît parfaitement dans le bruit d'un seul pas que le Seigneur fait pour elle. Enfin, que n'éprouvera-t-elle pas quand elle entendra le bruit du battement d'ailes de ces animaux, car, au dire du prophète, il ressemblait au bruit des grandes eaux et à la voix du Très-Haut. Ce bruit signifie l'impétuosité de ces eaux divines dont nous avons parlé et qui investissent l'âme quand l'Esprit-Saint l'élève dans la flamme d'amour et la remplit d'allégresse. L'âme alors jouit de la gloire de Dieu dans la ressemblance et la faveur de son ombre. C'est ce que le prophète lui-même enseigne quand il dit que la vision de ces animaux et de ces roues était une ressemblance de la gloire du Seigneur1.
Mais, à quelle élévation ne se sent-elle pas parvenue, cette bienheureuse âme ! Quelle grandeur ne reconnaît-elle pas en elle ! Quelle n'est pas son admiration lorsqu'elle contemple sa beauté et sa sainteté ! Qui pourra nous le dire ? Quand elle se voit ainsi plongée dans ces eaux abondantes des divines splendeurs, elle considère comment le Père éternel les fait pénétrer dans sa partie supérieure et dans sa partie inférieure qui est le corps, absolument comme il fut fait pour
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1. Ez. I, 28 (Vulg. II, 1).
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Axa quand elle demandait à son père une pareille faveur.
O excellence de Dieu, que vous êtes admirable ! Bien que ces lampes des attributs divins ne soient qu'un être simple et ne se goûtent qu'en lui, chacune d'elles se voit et se goûte d'une manière distincte aussi embrasée l'une que l'autre, car chacune d'elles est substantiellement l'autre ! O abîme de délices ! Vous êtes d'autant plus riche que vos trésors sont plus cachés dans votre unité et simplicité infinies. Là on connaît et on goûte l'un de vos attributs sans nuire à la connaissance et au goût parfait que l'on a de l'autre. Chaque grâce ou chaque lumière qu'il y a en vous est aussi la lumière de chacune de vos autres grandeurs, parce que par votre pureté, ô Sagesse divine, beaucoup de choses se voient en vous, quand on en voit une. Vous êtes, en effet, le dépôt des trésors du Père ; vous êtes la splendeur de la lumière éternelle, le miroir sans tache et l'image de sa bonté1. Dans les splendeurs desquelles...
(LA VIVE FLAMME D’AMOUR p. 982-986)