33 Voie unitive

Les profondes cavernes du sens

 

I

   Ces cavernes sont les puissances de l'âme, la mémoire, l'entendement et la volonté ; elles sont d'autant plus profondes qu'elles sont plus capables de recevoir de grands biens ; pour se remplir il ne leur faut rien moins que l'infini. Nous comprendrons d'une certaine manière, parce qu'elles souffrent quand elles sont vides de Dieu, quelles sont leurs joies et leurs

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1. Sag. VII, 25-26.

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délices quand elles sont pleines de lui, car les contraires s'éclairent mutuellement.

   Remarquons tout d'abord que ces cavernes des puissances, quand elles ne sont pas vides, purifiées et exemptes de toute affection à la créature, ne sentent pas le vide immense de leur profonde capacité, car la plus petite chose qui s'y attache sur la terre suffit pour leur créer de tels embarras et de tels charmes qu'elles ne sentent pas et ne regrettent pas la perte de biens immenses et ne connaissent même pas toute l'étendue de leur capacité.

   Chose étonnante ! Le plus chétif des biens est suffisant pour les empêcher de recevoir les biens immenses dont elles sont capables de jouir ; elles doivent tout d'abord avoir exercé le détachement le plus complet, comme nous allons le voir.

   Quand, en effet, les puissances sont complètement détachées et purifiées, la soif, la faim et le désir de leur sens spirituel est intolérable ; comme les estomacs de ces cavernes sont profonds, ils souffrent profondément, dès lors qu'ils sont privés d'un aliment aussi profond que Dieu lui-même. Cette souffrance excessive se manifeste ordinairement vers la fin de l'époque où l'âme achève d'être éclairée et purifiée, et avant son arrivée à l'union divine, où enfin son appétit spirituel trouve une satisfaction complète. Cet appétit spirituel étant purifié et détaché de toute créature ou affection à la créature, et ayant perdu son penchant naturel, n'aspire plus qu'au divin, il a fait le vide en lui-même pour se disposer à recevoir le divin, et comme ce divin ne lui est pas encore communiqué par l'union avec Dieu, ce vide où il est et cette soif de Dieu lui causent des souffrances plus cruelles que la mort, surtout quand il entrevoit quelque chose des rayons divins, et que Dieu lui-même ne lui est pas encore communiqué. Les âmes dont nous parlons sont celles qui souffrent

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d'un amour impatient. Elles ne peuvent pas rester longtemps sans obtenir l'objet de leurs désirs ou mourir.

II

 

   La première caverne dont nous parlons ici n'est autre que l'entendement. Quand il est complètement vide de tout créé, il éprouve la soif de Dieu. Cette soif est tellement ardente lorsqu'il est bien disposé que David, ne trouvant de meilleure comparaison, nous dit qu'elle est semblable à celle du cerf, qui, d'après ce que l'on raconte, est des plus prenantes: De même que le cef soupire après les eaux vives, de même mon âme soupire après vous, ô mon Dieu1. Or cette soif la porte vers les eaux de la sagesse de Dieu, qui est l'objet de l'entendement.

   La seconde caverne est la volonté, et quand elle est vide de tout créé, elle éprouve une faim de Dieu si vive qu'elle tombe en défaillance, comme le dit encore David : Mon âme tombe en défaillance, parce qu'elle soupire après les tabernacles du Seigneur2. Or cette faim est la perfection de l'amour à laquelle elle aspire.

   La troisième caverne est la mémoire, et quand elle est vide de tout créé elle se consume et se fond dans l'attente de la possession de Dieu, comme nous le dit Jérémie : Je me souviendrai de vous, ô mon Dieu, et je garderai votre souvenir bien vif ; mon âme se desséchera, lorsque je me rappellerai ces souvenirs dans mon cœur ; et je mettrai en Dieu toute mon espérance3.

   La capacité de ces cavernes est donc très profonde, parce que ce qu'elles doivent contenir n'est autre que

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1. Ps. xli, 3.

2. Ps. LXXXIII, 3.

3. Lament. III, 19-21.

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Dieu lui-même qui est profond et infini ; aussi cette capacité doit-elle être en quelque sorte infinie ; voilà pourquoi sa soif sera infinie ; sa faim sera également profonde et infinie ; sa défaillance et son tourment seront une mort infinie ; sans doute ses souffrances ne sont pas aussi intenses que celles de l'autre vie, elles sont néanmoins une vive image de la privation de l'infini où l'âme se trouve, parce qu'elle est déjà disposée d'une certaine manière à en recevoir la plénitude.

   Ce tourment est d'une autre nature, parce qu'il se trouve au sein même de l'amour de la volonté. Et ce n'est pas l'amour qui allégera le tourment, car plus il est intense, plus aussi il est impatient de posséder son Dieu vers lequel il aspire avec une ardeur toujours plus intense.

(LA VIVE FLAMME D’AMOUR p. 986-989)

 

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