34 Voie unitive

  

III

 

   O grand Dieu, puisqu'il est vrai que l'âme qui désire Dieu en toute sincérité possède déjà celui qu'elle aime, comme dit saint Grégoire1, comment souffre-t-elle, si elle le possède déjà2 ? Saint Pierre ne nous dit-il pas que les anges qui désirent voir le Fils de Dieu n'éprouvent ni peine ni préoccupation, parce qu'ils en jouissent déjà ? Il semble donc que l'âme désire Dieu dans la mesure où elle le possède, et plus elle le possède, plus aussi elle en éprouve de délices et de jouissance. Ainsi en est-il des Anges ; leur désir est accompli ; ils trouvent leurs délices en Dieu qui est devenu leur possession ; ils ne cessent de rassasier leurs désirs, sans éprouver le moindre ennui, et parce qu'ils n'éprouvent pas d'ennui, ils désirent toujours, et parce qu'ils sont toujours en possession

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1. Hom. 30 sur S. Jean.

2. I Pier. 1, 12.

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du bien qu'ils désirent, ils n'ont aucun chagrin. Or, dans le cas dont nous parlons, l'âme trouve d'autant plus de satiété et de délices dans son désir de Dieu que ce désir est plus ardent, car par là elle possède Dieu davantage, sans éprouver ni douleur ni chagrin. Pour comprendre cette difficulté, il faut bien remarquer la différence qu'il y a à posséder Dieu en soi par la grâce seulement, et à le posséder aussi par l'union avec Dieu. Dans le premier cas, il y a amour mutuel entre Dieu et l'âme, dans le second il y a en plus une communication intime. Ces deux états diffèrent l'un de l'autre comme les fiançailles et le mariage. Dans les fiançailles, il n'y a qu'un consentement mutuel des parties et un accord entre leurs volontés ; et le fiancé donne gracieusement à son épouse des joyaux et des parures ; dans le mariage, il y a en outre la communication des personnes et l'union entre elles ; sans doute le fiancé fait quelques visites à sa fiancée et lui porte des présents, comme nous venons de le dire ; mais il n'y a pas encore entre eux cette union qui est le but du mariage. Or, il en est absolument de même entre Dieu et l'âme. Mais il faut que l'âme soit tout d'abord parvenue avec ses puissances à ce degré de pureté où sa volonté, considérée dans sa partie inférieure et supérieure, est entièrement purifiée et libre de toutes ses affections et recherches des choses créées ; il faut de plus qu'elle ait complètement donné son consentement à tout ce que Dieu veut. La volonté de Dieu et celle de l'âme ne faisant plus qu'un par ce consentement spontané et libre, l'âme est arrivée à posséder Dieu par la grâce de sa volonté, car c'est d'après son consentement que Dieu lui donne le vrai et entier consentement de sa grâce.

   Tel est le haut état des fiançailles spirituelles de l'âme avec le Verbe divin. Le Fiancé lui accorde de précieuses faveurs, il la visite fréquemment avec le

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plus grand amour ; et il la comble alors de grâces et de délices. Mais tout cela n'a rien à voir avec les biens qu'apporte le mariage spirituel ; car toutes ces faveurs ne sont qu'une préparation à l'union du mariage mystique. Sans doute, toutes ces merveilles se passent dans l'âme quand elle est déjà très purifiée de toute affection aux créatures, car, sans cela, nous le répétons, les fiançailles ne se célèbrent pas ; néanmoins, il faut à l'âme d'autres dispositions positives ; Dieu vient la visiter et la comble de ses dons pour la purifier de plus en plus, l'embellir et la spiritualiser, afin qu'elle soit convenablement préparée à une si haute union. Il y mettra un temps plus ou moins long ; car il tient compte des dispositions où elle se trouve.

   Cette préparation nous est figurée par celle des jeunes filles qui étaient choisies pour le palais du roi Assuérus1. Une fois qu'on les avait sorties de leur pays et de la maison de leurs parents, elles devaient encore passer une année renfermées dans son palais avant de lui être présentées comme épouses. Les six premiers mois, elles s'y préparaient par certaines onctions de myrrhe et autres parfums ; et le reste de l'année, elles employaient des parfums plus précieux encore ; c'est alors seulement qu'elles étaient admises auprès du roi.

   Ainsi donc, c'est durant la période des fiançailles qu'a lieu la préparation au mariage spirituel. Et lorsque les onctions de l'Esprit-Saint sont très relevées pour préparer l'âme à l'union divine, alors arrivent d'ordinaire ces anxiétés si intenses et si délicates des cavernes de l'âme. Or plus ces parfums sont une disposition prochaine à l'union, plus aussi ils rapprochent l'âme de Dieu ; voilà pourquoi ils lui font goûter Dieu davantage et lui en donnent une saveur plus exquise ;

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1. Esth. II, 12-14.

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leur désir de Dieu est plus noble et plus profond, et ce désir est la vraie disposition pour s'unir à lui.

(LA VIVE FLAMME D’AMOUR p. 989-992)

 

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