IV
Oh ! quelle belle occasion se présente maintenant pour prévenir les âmes que Dieu élève à ces onctions délicates de bien considérer ce qu'elles font et entre les mains de qui elles se livrent pour ne pas retourner en arrière ! Ce que nous dirons sera peut-être hors de propos ; mais je suis profondément ému et touché de compassion quand je vois certaines âmes revenir sur leurs pas ; non seulement elles se dérobent à ces onctions divines qu'elles laissent passer inutilement, mais encore elles en perdent le désir ; aussi ne puis-je m'empêcher de leur montrer ce qu'elles doivent faire pour éviter un si grand malheur. Je m'arrêterai donc un peu pour développer ma pensée, mais je ne tarderai pas à revenir à notre sujet. D'ailleurs toutes mes explications contribueront à nous donner l'intelligence des propriétés des cavernes de l'âme dont nous parlons. Cet enseignement est même tellement nécessaire non seulement à ces âmes qui s'avancent avec tant de gloire, mais encore à toutes celles qui sont à la recherche du Bien-Aimé, que je tiens à en faire l'exposé.
Il faut savoir avant tout que si l'âme cherche Dieu, son Bien-Aimé, qui est Dieu, la cherche elle-même avec infiniment plus d'amour. Si elle lui envoie des désirs embrasés d'amour qui lui sont aussi agréables que les parfums de myrrhe et d'encens qui lui sont apportés par la petite nuée1, le Bien-Aimé, de son côté, lui envoie le parfum de ses onctions. C'est par là qu'il l'attire, et la porte à précipiter ses pas ; ce sont des inspirations divines, des touches délicates ; par
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I. Cant. III, 6.
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le fait même qu'elles sont de lui, elles sont imprégnées de la perfection de la loi de Dieu et de l'esprit de foi, et c'est en se conformant à cette perfection que l'âme se rapprochera toujours davantage de Dieu. L'âme doit donc comprendre que Dieu, par toutes ces faveurs, ces onctions et les parfums de ces onctions, n'a d'autre désir que de la préparer à d'autres onctions plus élevées, plus délicates et plus dignes de lui : il veut la faire parvenir à une disposition tellement pure et spirituelle qu'elle mérite son union avec lui et sa transformation substantielle en lui avec toutes ses puissances.
L'âme doit bien considérer que dans cette affaire c'est Dieu qui est le principal agent. Semblable au guide de l'aveugle, il doit la conduire par la main là où elle ne saurait aller par elle-même, c'est-à-dire à ces choses surnaturelles qui dépassent la portée de son entendement, de sa volonté et de sa mémoire. Son principal souci doit consister à ne pas mettre d'obstacle à Dieu qui la guide dans le chemin qu'il lui a préparé, et qui n'est autre que celui de la perfection de l'amour de Dieu, de la loi de Dieu et de la foi, comme nous l'avons dit. Or, l'obstacle pourrait lui venir si elle se laissait conduire et guider par un autre aveugle ; et les aveugles qui peuvent la faire sortir du bon chemin sont au nombre de trois: le maître spirituel, le démon et l'âme elle-même. Afin de la bien éclairer sur ce point, disons un mot sur ces trois sortes d'aveugles.
Tout d'abord, il convient souverainement à l'âme qui veut avancer dans la voie du recueillement et de la perfection de bien considérer entre quelles mains elle se remet, car tel sera le maître, tel sera le disciple, tel sera le père, tel sera le fils. Mais qu'elle le sache bien, c'est à peine si elle trouvera un guide qui ait toutes les qualités requises pour la conduire dans la
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partie élevée du chemin de la perfection et même dans la partie moyenne. Non seulement il doit être savant et prudent, mais encore expérimenté. Sans doute, la direction spirituelle doit avoir pour fondement la science et la prudence, mais si le guide spirituel n'a pas l'expérience de ce qu'est la vie vraiment et purement spirituelle, il est incapable d'y conduire les âmes quand Dieu pourtant les y appelle, et il ne le comprendra même pas.
C'est ainsi que beaucoup de maîtres spirituels font un tort considérable à une foule d'âmes. Ils ne comprennent pas les voies de la spiritualité et leurs propriétés ; et voilà pourquoi ils font perdre ordinairement aux âmes l'onction de ces parfums délicieux à l'aide desquels l'Esprit-Saint les prépare peu à peu à s'unir à lui. Ils prescrivent à ces âmes des méthodes basses qui leur ont servi à eux-mêmes ou qu'ils ont trouvées dans les livres, mais qui ne sont bonnes tout au plus que pour les commençants. Comme leur science ne dépasse pas celle qui convient pour des commençants, et encore plaise à Dieu qu'il en soit ainsi ! ils ne veulent pas que les âmes, malgré l'appel de Dieu qu'elles entendent, sortent de ces premiers principes, ni des méthodes discursives ou imaginaires : ils les empêchent de dépasser les limites de leur capacité naturelle ; aussi de telles âmes ne font-elles pas beaucoup de progrès.
(LA VIVE FLAMME D’AMOUR p. 992-994)