36 Voie unitive

V

   Afin que nous comprenions mieux cette condition des commençants, il faut savoir que l'état des commençants et les exercices auxquels ils doivent se livrer consistent à méditer et à faire des actes et des exercices discursifs à l'aide de l'imagination. Quand l'âme est dans cet état, il faut nécessairement que la matière pour méditer et discourir lui soit fournie ; il lui con-

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vient de produire d'elle-même des actes intérieurs, et de profiter de la saveur et de la jouissance sensitive des choses spirituelles. Elle nourrit alors ses puissances de la saveur des choses spirituelles ; c'est ainsi qu'elle les détache complètement de la saveur des choses sensuelles et qu'elle les fait mourir aux vanités de la terre. Puis, quand elles sont déjà quelque peu fortifiées par cet aliment et habituées aux choses spirituelles, ou qu'elles ont déjà quelque vigueur et quelque constance, Dieu ne tarde pas, comme on dit, à en sevrer l'âme elle-même et à l'élever à l'état de contemplation. Cette faveur arrive ordinairement à certaines personnes d'une manière très prompte, surtout quand elles sont en religion, car, ayant renoncé plus tôt aux vanités du monde, elles conforment leurs sens et leurs tendances à la volonté de Dieu et s'exercent aux choses de l'esprit sous l'action de Dieu. Ce changement a lieu quand les actes discursifs et les méditations ont cessé et que l'âme est privée des goûts et de la ferveur sensible des débuts ; elle ne peut plus discourir comme avant, et elle ne trouve plus de point d'appui pour les sens ; car les sens sont tombés dans l'état de sécheresse, après avoir perdu leurs richesses qui sont passées à l'esprit. Or, comme, d'après l'ordre de la nature, l'âme ne peut rien par elle-même et a besoin de l'intermédiaire des sens, il en résulte que dans cet état dont nous parlons c'est Dieu qui est l'agent, l'âme n'a qu'à recevoir passivement son action ou à se conduire comme quelqu'un qui reçoit et en qui on agit ; mais Dieu se conduit comme celui qui donne et qui agit en elle ; il la comble de biens spirituels en l'élevant à la contemplation qui est tout à la fois la connaissance et l'amour de lui-même, c'est-à-dire une connaissance amoureuse. Mais l'âme n'a pas à accomplir des actes et des discours naturels ; d'ailleurs elle ne le pourrait plus comme précédemment.

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VI

 

   D'après cet exposé, l'âme arrivée à cet état doit suivre une méthode tout opposée à la première. Précédemment, on lui donnait un sujet de méditation et elle méditait ; maintenant, on doit lui enlever tout sujet de méditation, et, je le répète, ne pas la laisser méditer; d'ailleurs le voudrait-elle, qu'elle ne le pourrait ; au lieu de trouver du recueillement, elle ne réussirait qu'à tomber dans des distractions. Précédemment, elle cherchait la suavité, l'amour et la faveur, et elle les trouvait ; maintenant elle ne doit ni les vouloir ni les chercher ; non seulement elle ne les trouverait pas malgré toutes ses diligences, mais elle rencontrerait les aridités ; en voulant se servir des sens, elle se détournerait de ce bien pacifique et tranquille que Dieu répand peu à peu dans son esprit. Ainsi donc, en perdant l'un elle n'obtiendrait pas l'autre, dès lors qu'on ne lui accorde plus de biens spirituels par l'intermédiaire des sens comme autrefois. Voilà pourquoi, quand l'âme est en cet état, il ne faut jamais lui imposer l'obligation de méditer, de s'exercer à produire des actes de raisonnements, de rechercher de la suavité ou de la ferveur. Ce serait mettre un obstacle à l'agent principal, qui, je le répète, n'est autre que Dieu. C'est lui qui, d'une manière secrète et paisible, répand peu à peu dans l'âme une sagesse et une connaissance pleines d'amour sans recourir à des actes particuliers, bien qu'il le fasse parfois durant quelque temps. L'âme doit alors se contenter d'élever avec amour son attention vers Dieu, sans former d'autres actes particuliers. Elle doit, je le répète, se conduire d'une manière passive, sans faire par elle-même le moindre effort, et garder pour Dieu une attention pleine d'amour, simple, candide, comme fait quelqu'un qui ouvre les yeux pour

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regarder avec amour. Dès lors, en effet, que Dieu, dans sa manière d'agir, traite l'âme avec une connaissance simple et pleine d'amour, l'âme, dans sa manière de le recevoir, doit traiter avec lui également avec une connaissance simple et pleine d'amour. C'est de la sorte que s'uniront la connaissance et l'amour de l'un avec la connaissance et l'amour de l'autre. Il convient que celui qui reçoit se mette en harmonie avec ce qu'il reçoit et n'agisse pas autrement, afin de le recevoir et garder tel qu'il est donné. C'est ainsi que les philosophes nous disent que tout ce qui est reçu dans un récipient s'adapte à la forme du récipient. Il est donc clair que si l'âme n'abandonne pas alors sa manière d'agir naturelle, elle ne recevra ce bien dont nous parlons que d'une manière naturelle ; aussi ne le recevrait-elle pas, elle demeurerait avec son acte naturel ; car le surnaturel n'est pas contenu dans un mode naturel et n'a rien à voir avec Lui. Voilà pourquoi si l'âme veut alors agir par elle-même et ne pas se conformer uniquement à cette connaissance amoureuse passive dont nous avons parlé, et demeurer passivement et tranquillement sans faire d'acte naturel, si ce n'est quand Dieu l'y invite, parfois, elle met un obstacle aux biens que Dieu lui infuse surnaturellement dans une connaissance de lui pleine d'amour.

   Cette faveur, au début, arrive lorsque l'âme est encore dans l'exercice douloureux de la purification intérieure, comme nous l'avons dit plus haut, mais ensuite elle se fait sentir avec la suavité de l'amour. Si donc, je le répète, et c'est la vérité, cette connaissance amoureuse est reçue passivement dans l'âme selon le mode surnaturel de Dieu et non selon le mode naturel de l'âme, il s'ensuit que pour la recevoir l'âme doit être absolument indépendante de sa manière naturelle d'agir, libre, tranquille, pacifique et pleine

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de sérénité à l'exemple de Dieu, comme l'air qui reçoit d'autant plus la lumière et la chaleur du soleil qu'il est plus pur, plus exempt de vapeurs, plus purifié et plus calme. Ainsi donc l'âme ne doit être attachée à rien, ni à un exercice de méditation discursive, ni à une saveur quelconque sensible ou spirituelle, ou à un autre mode d'agir quel qu'il soit. Il faut que l'esprit soit tellement libre et indépendant par rapport à tout créé que tout ce qui est pensée, discours ou jouissance dont l'âme voudrait se servir serait pour elle un obstacle et une préoccupation ; j'ajoute qu'alors elle troublerait ce silence profond qu'il convient à l'âme de garder dans sa partie corporelle et dans sa partie spirituelle pour écouter cette parole si profonde et si délicate que Dieu lui dit au cœur dans la solitude, selon Osée1, ou pour écouter, selon David2, au sein d'une paix et d'une tranquillité souveraine, la parole que le Seigneur lui adresse ; car c'est dans cette paix de la solitude que Dieu parle.

(LA VIVE FLAMME D’AMOUR p. 994-998)

 

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