38 Voie unitive

VIII

 

   Mais les biens que cette communication silencieuse et cette contemplation impriment dans l'âme, sans qu'elle le sente alors, sont, je le répète, inestimables. Ce sont, en effet, des onctions très mystérieuses, et, par suite, très délicates de l’Esprit-Saint ; elles remplissent secrètement l'âme de richesses, de faveurs et

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de grâces spirituelles ; dès lors que c'est un Dieu qui les produit, il agit nécessairement comme un Dieu.

   Ces onctions variées de l'Esprit-Saint sont donc délicates et élevées. Elles sont même tellement spirituelles et tellement pures que ni l'âme ni son directeur ne les comprennent ; celui-là seul en connaît le prix qui en enrichit l'âme pour se la rendre plus agréable. Mais avec quelle facilité elle peut les perdre! Il suffit pour tout troubler du plus petit acte qu'elle veuille accomplir par elle-même, à l'aide de sa mémoire, de son entendement et de sa volonté, ou bien du moindre usage de ses sens, de ses tendances et de ses connaissances personnelles qu'elle voudra faire, ou encore de la plus petite saveur ou consolation qu'elle acceptera ; et alors tout est troublé et perdu. Il y a là une imprudence grave qui est bien de nature à exciter la douleur et la compassion. Oh ! quel malheur affreux! On ne le soupçonne pas au début ; ce n'est qu'un petit rien qui s'est interposé dans ces onctions saintes ; et cependant le dommage qui en résulte est plus grand, plus douloureux et plus déplorable que si l'on jetait dans le trouble et si l'on perdait une foule d'âmes vulgaires qui ne sont pas en état de recevoir des émaux si riches et si variés. Figurez-vous qu'un tableau qui est un chef-d'œuvre d'art et de délicatesse soit retouché sans goût et sans art par une main maladroite. Est-ce qu'il n'y aurait pas là un dommage plus grand, plus important et plus fâcheux que si l'on abîmait et perdait une foule de peintures vulgaires ? Or il s'agit ici d'une œuvre très délicate du Saint-Esprit ; et elle est gâtée par une main maladroite.

   Or, ce préjudice, qui est plus grave et plus important qu'on ne saurait le dire, est néanmoins si ordinaire et si fréquent qu'à peine trouve-t-on un maître spirituel qui ne le cause chez les âmes que Dieu commence à introduire dans cette sorte de contemplation. Car

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 P1003            STROPHE     TROISIÈME

 

chaque fois que Dieu donne son onction à une âme contemplative, il le fait d'une manière très délicate, en communiquant une connaissance pleine d'amour, sereine, pacifique, solitaire, très éloignée des sens et de tout ce que l'on peut penser. L'âme enrichie de cette connaissance ne peut méditer, ni penser à rien, ni goûter de jouissance en quoi que ce soit d'en haut ou d'en bas ; car Dieu la tient occupée dans cette onction solitaire ; il l'incline enfin au repos et à la solitude. Mais il survient alors un directeur qui ne sait donner que des coups de marteau et frapper sur l'enclume comme le forgeron ; telle est toute sa science ; il ne sait que méditer ; aussi il dira à l'âme : Allons, marchez ; laissez-moi ces vétilles ; c'est de l'oisiveté ; vous perdez votre temps, prenez un livre, méditez, faites des actes intérieurs ; il faut que vous fassiez de votre côté ce qui dépend de vous ; tout le reste n'est que de l'illuminisme et de l'illusion.

   Ces directeurs ne comprennent rien aux divers degrés d'oraison ni aux voies spirituelles, ils ne savent pas que la voie de ces exercices de méditation discursive qu'ils commandent à l'âme est déjà parcourue puisqu'elle est parvenue à se placer au-dessus des sens et de la méditation et est arrivée à la vie de l'esprit, ou contemplation, où il n'y a plus l'opération des sens ni le raisonnement particulier. C'est Dieu qui est alors le seul agent; c'est lui qui parle alors secrètement à l'âme solitaire, mais l'âme se tait. Mais si, quand elle est déjà dans la vie de l'esprit, comme nous l'avons expliqué, on veut l'obliger à marcher à l'aide des sens, elle ne peut que reculer et tomber dans mille distractions. Celui qui est arrivé au terme et qui veut marcher encore pour y parvenir, non seulement accomplit une action ridicule, mais s'éloigne forcément du terme. Voilà pourquoi celui qui est parvenu par le travail de ses puissances à la possession de ce

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recueillement plein de paix auquel prétend tout homme spirituel, et qui est la limite où s'arrête l'activité de ses puissances, non seulement accomplirait une œuvre inutile en les mettant de nouveau en activité pour arriver à ce recueillement, mais travaillerait à son propre détriment ; ce serait là un sujet de distractions pour lui, et il perdrait le recueillement où il se trouvait.

   Ces maîtres spirituels ne comprennent donc point, je le répète, ce que c'est que le recueillement ou la solitude spirituelle de l'âme ni ses propriétés. Ils ignorent que c'est dans cette solitude que Dieu enrichit l'âme de ces onctions sublimes dont nous avons parlé. Ils superposent à l'onction divine et y mêlent d'autres onctions d'un exercice spirituel plus bas, et forcent l'âme, comme nous l'avons dit, à agir par elle-même. Or il y a, entre cet état et celui où l'âme se trouvait, toute la différence qu'il y a entre une œuvre humaine et une œuvre divine, entre ce qui est naturel et ce qui est surnaturel ; dans un cas c'est Dieu qui agit dans l'âme d'une manière surnaturelle, et dans l'autre c'est l'âme qui agit d'une manière naturelle. Ce qu'il y a de plus déplorable pour elle, c'est qu'en agissant ainsi d'une manière naturelle, elle perd la solitude et son recueillement intérieur ; par suite, elle perd cette incomparable peinture à laquelle Dieu travaillait en elle ; et ainsi tout son travail se réduit à battre le fer ; d'un côté elle perd, et de l'autre elle ne gagne rien.

(LA VIVE FLAMME D’AMOUR p. 1001-1004)

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon